Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/221

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commoditez externes ? veu que la moindre picqueure d’espingle, et passion de l’ame est suffisante à nous oster le plaisir de la monarchie du monde. A la premiere strette que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté,

Totus et argento conflatus, totus et auro,

perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs ? S’il est en colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents, comme un fol ? Or, si ç’est un habile homme et bien né, la royauté adjoute peu à son bon’heur :

Si ventri bene, si lateri est pedibusque tuis, nil
Divitiae poterunt regales addere majus ;

il voit que ce n’est que biffe et piperie. Oui, à l’adventure il sera de l’advis du Roy Seleucus, que, qui sçauroit le poix d’un sceptre ne daigneroit l’amasser, quand il le trouveroit à terre ; il le disoit pour les grandes et penibles charges qui touchent un bon Roy. Certes, ce n’est pas peu de chose que d’avoir à regler autruy, puis qu’à regler nous mesmes il se presente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doux, considerant l’imbecillité du jugement humain et la difficulté du chois és choses nouvelles et doubteuses, je suis fort de cet advis, qu’il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c’est un grand sejour d’esprit de n’avoir à tenir qu’une voie tracée et à respondre que de soy :

Ut satius multo jam sit parere quietum,
Quam regere imperio res velle.

Joint que Cyrus disoit qu’il n’appartenoit de commander à homme qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande.

Mais le Roy Hieron, en Xenophon, dict davantage : qu’en la jouyssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les privez, d’autant que l’aysance et la facilité leur oste l’aigre-douce pointe que nous y trouvons,

Pinguis amor nimiumque potens, in taedia nobis