Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/238

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quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus ? quell’ esperance peut on avoir qu’il ose un’ autre fois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouveau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuivre tous rompus et effrayez ?

Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror.

Mais en fin, que peut-il attendre de mieux que ce qu’il vient de perdre ? Ce n’est pas comme à l’escrime, où le nombre des touches donne gain : tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle ; ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Caesar eut du pire pres la Ville d’Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius qu’il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre, et luy chaussa bien autrement les esperons quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira l’on aussi au contraire, que c’est l’effect d’un esprit precipiteux et insatiable de ne sçavoir mettre fin à sa convoitise ; que c’est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu’il leur a prescripte : et que, de se rejetter au dangier apres la victoire, c’est la remettre encore un coup à la mercy de la fortune ; que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire c’est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayant défaict les Marses, en voyant encore une trouppe de reste, qui par desespoir se revenoient jetter à eux comme bestes furieuses, ne furent pas d’advis de les attendre. Si l’ardeur de Monsieur de Foix ne l’eut emporté à poursuivre trop asprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l’eut pas souillée de sa mort. Toutesfois encore servit la recente memoire de son exemple à conserver Monsieur d’Anguien de pareil inconvenient à Serisoles. Il faict dangereux assaillir un homme à qui vous avez osté tout autre moyen d’eschaper que par les armes : car c’est une violente maistresse