Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/274

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ans, que apres ; Ouy, en la vie de mesmes hommes souvent. Ne le puis-je pas dire en toute seurté de celle de Hannibal, et de Scipion son grand adversaire ? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse : grands hommes despuis au pris de tous autres, mais nullement au pris d’eux-mesmes. Quant à moy, je tien pour certain que, depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté, et plus reculé que avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’experience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’alanguissent.

Ubi jam validis quassatum est viribus aevi
Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus,
Claudicat ingenium, delirat linguaque ménsque.

Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, par fois aussi c’est l’ame ; et en ay assez veu qui ont eu la cervelle affoiblie avant l’estomac et les jambes ; et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre et d’une obscure montre, d’autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais dequoy elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiveté, et à l’apprentissage.