Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/56

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ce Ludovic Sforce, dixiesme Duc de Milan, soubs qui avoit si long temps branslé toute l’Italie, on l’a veu mourir prisonnier à Loches ; mais apres y avoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, veufve du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par main de bourreau ? Et mille tels exemples. Car il semble que, comme les orages et tempestes se piquent contre l’orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs de ça bas,

Usque adeo res humanas vis abdita quaedam
Obterit, et pulchros fasces saevasque secures
Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur.

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de nostre vie, pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu’elle avoit basty en longues années ; et nous fait crier apres Laberius : Nimirum hac die una plus vixi, mihi quam vivendum fuit. Ainsi se peut prendre avec raison ce bon advis de Solon. Mais d’autant que c’est un philosophe, à l’endroit desquels les faveurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang ny d’heur, ny de mal’heur ; et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente : je trouve vray-semblable qu’il aye regardé plus avant, et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’un’ ame reglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy aye veu jouer le dernier acte de sa comedie, et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance ; ou les accidens, ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot,