Page:Montaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/63

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Omnem crede diem tibi diluxisse supremum.
Grata superveniet, quae non sperabitur hora.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte. Il n’y a rien de mal en la vie pour celuy qui a bien comprins que la privation de la vie n’est pas mal. Paulus Aemilius respondit à celuy que ce miserable Roy de Macedoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier de ne le mener pas en son triomphe : Qu’il en face la requeste à soy mesme. A la vérité, en toutes choses, si nature ne preste un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aillent guiere avant. Je suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux. Il n’est rien dequoy je me soye des toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licentieuse de mon aage,

Jucundum cum aetas florida ver ageret,

parmy les dames et les jeux, tel me pensoit empesché à digerer à par moy quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque esperance, cependant que je m’entretenois de je ne sçay qui, surpris les jours precedens d’une fievre chaude et de sa fin, au partir d’une feste pareille, et la teste pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moy, et qu’autant m’en pendoit à l’oreille :

Jam fuerit, nec post unquam revocare licebit.

Je ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des piqueures de telles imaginations. Mais en les maniant et repassant, au long aller, on les aprivoise sans doubte. Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frenesie : car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d’estat de sa durée. Ny la santé, que j’ay jouy jusques à present tres-vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m’en alonge l’esperance, ny les maladies ne me l’acourcissent. A chaque minute il me semble que je m’eschape. Et me rechante sans cesse : Tout ce qui peut estre faict un autre jour, le peut estre aujourd’hui. De vray les hazards et dangiers nous