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LETTRE CXXXVIII.


aient toujours la tête remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux ; et qu’absorbés dans les méditations, ils soient privés de l’usage de la parole, et quelquefois même de celui de la politesse. [1]

Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une nouvelle administration. On sentait qu’on était mal ; mais on ne savait comment faire pour être mieux. On ne s’était pas bien trouvé [2] de l’autorité sans bornes des ministres précédents ; on la voulut partager. On créa, pour cet effet, six ou sept conseils, [3] et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens ; la durée en fut courte, aussi bien que celle du bien qu’elle produisit.

La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux : N*** [4] prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles, et appliqua quelques remèdes topiques. Mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu, [5] qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint ; et il l’a seulement rendue bouffie.

Tous ceux qui étaient riches il y a six mois, sont à présent dans la pauvreté, [6] et ceux qui n’avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L’étranger a tourné l’État comme un fripier tourne un habit ; il fait paraître dessus ce qui était dessous, et ce qui était dessus, il le met à l’envers.

  1. A. C. Ils soient privés non-seulement de l’usage de la parole ; mais même quelquefois de la politesse.
  2. A. C. On s’était mal trouvé.
  3. Par édit du 16 septembre 1715.
  4. Le duc de Noailles.
  5. Law. V. Mémoires de Mathieu Marais, t. I, p. 262.
  6. Mathieu Marais, t. II, p. 50.