Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/33

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Henri IV avoit porté ce coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d’un trésor immense, qui auroit semblé amassé pour lui, il auroit pris tranquillement les rênes de l’empire sans qu’un seul homme eût pensé à réclamer son roi, sa famille et ses enfants.

On s’étonne de ce qu’il n’y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d’Orient ; et d’où vient cela, si ce n’est de ce qu’il est tyrannique et affreux ?

Les changements ne peuvent être faits que par le prince, ou par le peuple ; mais là, les princes n’ont garde d’en faire, parce que, dans un si haut degré de puissance, ils ont tout ce qu’ils peuvent avoir ; s’ils changeoient quelque chose, ce ne pourroit être qu’à leur préjudice.

Quant aux sujets, si quelqu’un d’eux forme quelque résolution, il ne sauroit l’exécuter sur l’État ; il faudroit qu’il contre-balançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique ; le temps lui manque comme les moyens : mais il n’a qu’à aller à la source de ce pouvoir ; et il ne lui faut qu’un bras et qu’un instant.

Le meurtrier monte sur le trône, pendant que le monarque en descend, tombe, et va expirer à ses pieds.

Un mécontent, en Europe, songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse : il en efface jusqu’à l’idée ; dans un instant l’esclave et le maître ; dans un instant usurpateur et légitime.

Malheureux le roi qui n’a qu’une tête ! Il semble