Page:Montesquieu - Lettres persanes II, 1873.djvu/35

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de pouvoir sur nous que nous n’en avons nous-mêmes : or nous n’avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes ; par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie : Personne n’a donc, concluent-ils, sur la terre un tel pouvoir.

Le crime de lèse-majesté n’est autre chose, selon eux, que le crime que le plus foible commet contre le plus fort en lui désobéissant, de quelque manière qu’il lui désobéisse. Aussi le peuple d’Angleterre, qui se trouva le plus fort contre un de leurs rois, déclara-t-il que c’étoit un crime de lèse-majesté à un prince de faire la guerre à ses sujets. Ils ont donc grande raison, quand ils disent que le précepte de leur Alcoran, qui ordonne de se soumettre aux puissances, n’est pas bien difficile à suivre, puisqu’il leur est impossible de ne le pas observer ; d’autant que ce n’est pas au plus vertueux qu’on les oblige de se soumettre, mais à celui qui est le plus fort.

Les Anglois disent qu’un de leurs rois, ayant vaincu et fait prisonnier un prince qui lui disputoit la couronne, ayant voulu lui reprocher son infidélité et sa perfidie : Il n’y a qu’un moment, dit le prince infortuné, qu’il vient d’être décidé lequel de nous deux est le traître.

Un usurpateur déclare rebelles tous ceux qui n’ont point opprimé la patrie comme lui : et, croyant qu’il n’y a pas de lois là où il ne voit point de juges, il fait révérer, comme des arrêts du ciel, les caprices du hasard et de la fortune.

De Paris, le 20 de la lune de Rébiab 2, 1717.