Page:Moselly - Terres lorraines, 1907.djvu/131

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dans les plis de sa jupe, et de temps à autre, avec un geste futé, elle montrait sa petite mine curieuse.

Marthe s’était tue.

La vieille Dorothée s’assit sur une pierre, puis, ayant dénoué les brides de sa grande capote de paille, elle respira longuement la fraîcheur qui montait de l’eau, dans l’ombre des saules.

— T’as du chagrin, ma fille ? demanda-t-elle.

Marthe ne répondit pas, ébaucha un geste désespéré, encore toute secouée de sanglots.

La vieille reprit, en insistant :

— Il est donc bien malin, ce Pierre ?

Elle avait entendu parler de leur brouille, le bruit ayant couru dans le village. Marthe n’osait pas se confier, retenue par un sentiment de pudeur et de honte, à l’aspect de cette vieille.

Elle non plus, la pauvre vieille, ne trouvait rien à lui dire. Elle avait beau chercher au fond de ses souvenirs, dans ce passé de misères et de douleurs, dont la séparait l’effroyable distance des temps révolus, elle ne trouvait plus trace de semblables souffrances. Avait-elle été jeune, avait-elle enduré de pareils chagrins ? Elle ne savait plus. Pourtant elle avait eu ses peines, et plus dures que celle-là : des morts d’enfants jeunes et vigoureux, toute une part de sa chair qu’on avait jetée dans la fosse. Oui, c’est alors qu’on souffrait et cela valait la peine qu’on pleurât ! Mais quand on était jeune, quand on avait la santé, des membres robustes et du pain à manger tous les jours, on avait tort de se casser la tête, pour des tourments imaginaires.

Oui, du pain à manger tous les jours, tout était là.