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I044 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

années : je me demandais si le meilleur du roman n'allait pas se déposer dans le théâtre ; voilà qu'il brûle singulièrement les étapes. Mais je reconnais qu'à côté du scénario cinématogra- phique, qui nous donnera tout ce que peut avoir le plus beau film du monde, la Croisade des Enfants a des pages ingénieuses, spirituelles, d'un esprit parfois un peu préparé et compassé comme l'était celui de la Petite Mademoiselle. M. Henry Bor- deaux sait construire avec habileté un roman, et je me souviens même que toute la seconde moitié de la Maison était des meilleures. Ce qui lui fait défaut c'est, bien entendu, le style. Je n'ai aucun préjugé contre ces sortes d'oeuvres, je ne suis pas assez sot pour leur reprocher leur succès, et je garde assez de sang-froid pour les mettre à leur rang moyen. Il est exact que les poètes n'ont pas, en tant que poètes, le droit d'être médiocres ; ils sont bons ou mauvais. Mais le théâtre, le roman, l'histoire, la peinture, la sculpture, la musique, (tout en somme sauf la poésie) vivent quotidiennement, normale- ment, sainement, de talents moyens, ou, simplement, de talents. Il en est en littérature comme en politique, où la continuité, la résistance et la santé ordinaires d'un pays résident dans ses classes moyennes. C'est le terreau qui permet la floraison, c'est le normal couronné et violenté par l'exception géniale qui lui fournit sa raison d'être, c'est la vie littéraire courante qui apporte, à l'élite, appui et résistance, et au-delà de laquelle s'épanouissent les mo- ments privilégiés d'amour, c'est le système de rapports sans lequel il n'y aurait pas d'absolu, c'est l'ordre des appelés hors desquels sont tirés les élus, mais sans lesquels il n'y aurait pas d'élus. Il n'est pas besoin de mobiliser toute la pensée de Lcibnitz pour comprendre que notre monde littéraire est, après tout, le meil- leur des mondes littéraires possibles. Ne partage pas cet avis M. Paul Stapfer qui a écrit plusieurs volumes afin de montrer que les réputations littéraires, passées et présentes, constituent la plus hasardeuse et la plus incohérente loterie. Il n'en prenait à témoin, d'ailleurs, que son goût personnel, ce qui était peu.

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