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UNE VISITE A JEAN-DOMINIQUE INGRES 203

assentiment à toutes les puissances inconnues qui nous commandent ! Les deux figures centrales, celle qui, de- bout, se dénude jusqu'à ses flancs en forme de vase, et celle de qui l'on ne voit que le profil et les épaules, et ce dos si pur ! font appel à toutes les douceurs de la vie. Une autre, presque nue, alourdie de langueur, s'appuie toute à son bras replié ; en la voyant, on se dit : quoi ! si jeune, si belle, et déjà si profondément meurtrie ! Et ces deux jeunes femmes drapées jusqu'au col, qui vous regardent, ou plutôt regardent, sans vous voir, derrière vous, leur destin ; l'une, aux longs yeux obliques à demi-fermés, dont la distinction est faite d'ironie à fleur d'âme, parce qu'elle sait et qu'elle dédaigne ; l'autre, qui tient son menton dans sa main, plus pure, plus adorable, naïve et désenchantée, sérieuse et douce, et qui s'étonne à peine : ah ! comme leur confidence nous va jusqu'au fond du cœur ! Ce jeu de nuances morales, cette réverbération spiri- tuelle dans des formes qui, pour le modelé et le rythme, se rapprochent de l'antique, manqueront toujours à Ingres. Combien, par comparaison, sa volupté nous paraît brutale, et son Bain Turc, ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire l'amas confus d'un bétail qui ne pense pas ! Certes, la première condition des œuvres d'art, c'est la santé, fût-elle obtenue au prix des plus terribles sacrifices. Je ne me dissimule pas non plus tout ce que l'œuvre de Chassériau contient, à l'état latent si l'on veut, de morbide, et c'est à la raison d'un Ingres que je donne, malgré tout, et par- dessus tout, raison. Mais la perfection ne nous touche vraiment de près qu'à l'endroit secret où elle commence à se décomposer...

François-Paul Alibert.

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