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SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ 889

��UNE LETTRE

Je viens de mettre une lettre à la poste pour vous — des télégrammes sont arrivés annonçant la « Fuite de Tolstoï », et me sentant de nouveau uni à vous par la pensée, je vous récris.

Il est probable que tout ce que je voudrais vous dire, à propos de cette nouvelle, vous semblera confus, peut-être même dur, et dicté par l'irritation de mon humeur, mais vous me pardonnerez. J'ai la sensation de quelqu'un qu'on aurait sfaisi à la gorge et qu'on étrangle.

Je me suis souvent et longuement entretenu avec lui ; lorsqu'il vivait à Gaspra, en Crimée, j'allais souvent che^ lui, et lui venait volontiers me voir ; j'ai étudié ses livres avec amour ; il me semble que j'ai le droit de dire ce que je pense de lui, même si ce que je disais devait être audacieux et différer considérablement de l'opinion généralement admise. Je sais aussi bien que les autres qu'il n'y a personne qui soit plus digne que lui du titre d'homme de génie ; per- sonne de plus compliqué, de plus contradictoire, de plus grand en toutes choses — oui, j'insiste, en toutes choses. Grand — dans un sens à part, vaste, informulable par des mots. Il y a quelque chose en lui qui me donnait envie de criera tout le monde :'« Voyez quel homme admirable vit en ce moment sur cette terre ! » Car il est, pour ainsi dire et pardessus tout, un homme au sensuniverseldumotj l'homme du genre humain.

Mais, ce qui m'a toujours rebuté en lui, c'était cet entête- ment despotique qu'il mettait à substituer à la vie du comte Léon Nicolaïevitch Tolstoï a la vie sainte de notre père bien aimé, le boyard Léon ». Comme vous le savez, il y a long- temps qu'il recherchait l'occasion de souffrir ; il avait exprime

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