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SOUVENIRS SUR TOLSTOÏ 895

Il poursuivit en ajoutant que la vérité était la même pour tous, et qu'elle était l'amour de Dieu. Mais, sur ce sujet, il s'exprimait avec froideur, et comme avec lassitude. Après le déjeuner sur la terrasse, il reprit le livre, et tombant sur le passage où Shestov dit : « Tolstoï, Dostoïevsky, Nietzsche ne pouvaient vivre sans avoir une réponse aux questions qu'ils se posaient, et pour eux, n'importe quelle réponse valait mieux qu'aucune, » il se mit à rire et dit :

— Quel impudent coiffeur ! Il dit carrément que je cher- chais à me tromper, et cela signifie que je trompais les autres. La conclusion s'impose...

— Pourquoi coiffeur ? demanda Suler.

— Eh bien, répondit-il songeur, cela m'est venu à l'instant à l'esprit. 11 est fashionable et chic, et il m'a rappelé le coif- feur de Moscou, assistant aux noces de son oncle, le paysan. Il a les meilleures manières, et sait danser à la mode, et en conséquence, il méprise tout le monde.

Je crois rapporter cette conversation presque littéralement; elle fit date dans mon esprit, et j'en pris note alors, comme je le fis de beaucoup d'autres choses qui me frappèrent. Sulerzhizky et moi, avons noté beaucoup de propos de Tolstoï, mais Suler avait perdu ses notes lorsqu'il vint me voir à Arsamas : il était en général très négligent, et bien qu'il aimât Léon Nicolaïevitch comme une femme, il se con- duisait envers lui de façon étrange et presque en supérieur. Moi aussi, j'ai égaré mes notes, quelqu'un en Russie doit les avoir. J'ai étudié Tolstoï très attentivement, parce que j'étais à la recherche — je le suis encore, et je le serai jusqu'à ma mort — d'un homme animé d'une foi vivante et agissante, et aussi parce qu'un jour Anton Tchékhov, faisant allusion à notre manque de culture, s'était exprimé de la façon suivante :

— Toutes les paroles de Gœthe ont été rapportées, mais les paroles de Tolstoï, on les laisse se perdre. Cela, mon cher ami, est intolérablement russe. Après sa mort, tout le monde com-

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