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128 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

conscience toujours présente, ne saurait être confondu avec cette forme vulgaire de la fidélité, qui garde les vestiges du passé pour garder le droit de se plaindre, et se complaire également dans le regret des joies perdues et l'amertume des chagrins conservés. Il n'y a rien là que de stérile ; au contraire, chez Fromentin, le souvenir est créateur de beauté, parce qu'il est indice de force.

Dans une oeuvre écrite et peinte où manque l'imagi- nation créatrice ^ qui domine et transforme la réalité, " l'image réfractée, et si l'on veut, l'esprit des choses ^ " se dégage avec une limpidité admirable de la multiplicité des perceptions. L'effort immédiat d'un esprit génial créera sans doute des beautés plus souveraines ; mais cette pensée transparente, mais cette forme qui semble pure et involontaire comme un reflet, ne peuvent naître que du lent travail d'une âme assez forte pour ne rien perdre de ce qui fait son unité et son prix.

Le culte du passé peut contenir toute une esthétique ; il contient toute une règle de vie intérieure. Il donne à l'œuvre de Fromentin une portée philosophique, que ce peintre épris de vie morale, ce moraliste aux yeux de peintre a considéré comme essentielle ; maints passages de ses livres et de ses lettres en font foi, Dominique en est la preuTe admirable.

A ceux que trouble et décourage la dispersion de leur être, il enseigne ce que peut la mémoire : par l'attention qu'elle exige, elle développe en nous la conscience de nous-mêmes ; par l'enchaînement de nos émotions et

' " Je n'ai pas l'imagination et la fantaisie, qui vaut mieux que la mémoire. " Lettres, p. 99.

  • Une année dans le Sahel. préf. de la 3"" édition.

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