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688 LA NOUVELLE REVUE FRAN\

apercevoir d'abord dans toutes ses dimensions. Il est clair : et la lumière dont il est pénétré, supprimant toute ombre'ct I hésitation, lui donne cette dureté limpide, semblable à celle des pierreries qu'il chante.

Pourquoi, malgré ces qualités qui pouvaient suffire à inspirer une œuvre très belle, le drame d'Ariane et Barbe-Bleue nous laisse-t-il mal satisfaits ? On ne s'empêche pas de le confronter à Pellias et M/lisande. C'est le propre des chefs-d'œuvre d'obsé- der le jugement. De plus, les deux livrets, bien que s'opposant comme le détestable et l'excellent, invitent les musiques à la ressemblance. Et si Dukas emploie une technique différente de celle de Debussy, ce n'est pas assez pour lui épargner la comparaison. Ce souterrain, cette " eau dormante et très profonde " et ce retour à la lumière, il a bien fallu qu'il les décrive. Mais qu'ils sont imprécis et arbitraires ! Dukas n'a presque aucune sensualité. Jamais de ces vibrations délicieuses, de ces paysages clairs et liquides, ou pleins de brume marine qui s'ouvrent à chaque instant sous le ciel sombre de Pellcas. — Il ne faut pas chercher non plus dans la déclamation d'Ariane la sensibilité, la pitié délicate de la déclamation debussyste. Pour exprimer les vagues moralités de son texte, Dukas a employé une mélodie aussi peu emphatique que possible. Mais jamais il ne touche.

C'est que ses véritables qualités sont la sécheresse, la dureté, la pesanteur. Le troisième acte d'Ariane, où il trouve à les exercer, est de beaucoup le meilleur. Il est fait pour la des- cription tragique. On voudrait qu'il illustre un drame plein de péripéties, d'allées et venues ; il y faudrait une ville mise à sac et de lourdes danses de routiers, des foules abruptes qui porte- raient un seul sentiment dans le cœur. Il ne s'agirait pas pour Dukas de renoncer aux développements purement musicaux ; pour être d'action la musique n'abdique pas toute gratuité. — Quand Bach, dans la Passion selon St. Jean, raconte que " le voile du temple s'est déchiré ", ce n'est que par d'austères ara- besques qu'il décrit l'événement formidable : il ne songe pas à imiter ; il transpose en musique pure l'image que sa ferveur contemple. — Il serait beau que Dukas, renonçant aux docilités

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