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6l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Restaient les Juifs de l'oasis qui, seuls parmi les indi- gènes, jouissent de nos droits politiques. Il y en avait peut-être un deux ou trois cents à Ben Nezouh. Les uns possédaient des jardins et des maisons; les autres, bijoutiers, employaient mille stratagèmes pour falsifier les alliages; d'autres tenaient de petits commerces — épicerie, mercerie et papeterie réunies ; tous faisaient la banque, prêtant de l'argent aux nomades ou du blé pour les semailles d'au- tomne.

Je ne les aimais guère, ces Béni Israël; mais ils avaient compris que la prospérité de l'oasis était liée à ma fortune et ils me soutenaient de leur mieux. D'ailleurs à côté des Maltais, leurs rivaux en usure, ils me paraissaient presque humains. Eux du moins étaient du pays, ils savaient que leurs enfants y demeureraient après eux et que leurs aflFaires dépériraient dans une contrée ruinée, aussi s'arrangeaient-ils pour tondre l'indigène et ne pas l'écor- cher, tandis que le Maltais lui prenait chair et laine pour s'en retourner au plus vite à son rocher natal.

Ainsi appuyé sur mes Juifs et deux colons de France, je tins tête pendant des années à la horde des Calabrias. Mais que faire contre ce flot, contre cette marée ? Leur nombre allait croissant à vue d'œil. Là-haut, sur ma colline, j'étais comme un naufragé qui voit monter la mer. A mes pieds, leur affreux village s'agrandissait d'une maison tous les jours. Je les voyais s'organiser en cité, se refaire une patrie, s'élancer à la conquête des vergers, s'acharner à faire pousser dans le sable, avec un entête- ment admirable et stupide, nos arbres et nos légumes d'Europe, travailler furieusement jusqu'au jour oi!x ils pou- vaient se payer un bicot et le faire trimer à son tour.

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