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6l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

geais le ciel : personne ne venait de France tenter la fortune chez nous.

N'importe ! J'espérais encore, j'espérais contre tout espoir, en un miracle impossible, quand un jour retentit dans Ben Nezouh la fameuse injure arabe " Djifa, ben Djifa ! Charogne, fils de Charogne ! " qui a toujours présidé aux tueries antisémites.

C'était un samedi. Deux Italiens pris de boisson ren- contrèrent une dizaine de Juifs qui remontaient de l'Oued, où ils avaient fêté le sabbat. Un des ivrognes, tirant son couteau, fonça tête baissée dans le groupe. Il fut accablé sous le nombre et tomba sous les matraques. Son compagnon, blessé lui-même, ivre d'alcool, de colère et de douleur, ne fit qu'un bond jusqu'au débit Gonzalvez, où se trouvaient réunies les meilleures lames de Ben- Nezouh. Le cabaret tout entier se rua dans la rue, et tout ce monde courut en hurlant vers la boutique du vieux Schloumo.

Ce Schloumo était mon adjoint. Venu il y avait longtemps du Mzab, il possédait un instinct assez juste de la vie européenne et moderne. Jamais pourtant il n'avait aban- donné les papillottes qui sortaient de son turban de soie, sa veste orientale, son gilet de drap noir, sa ceinture lie de vin, son pantalon plissé, ses bas bleus et ses souliers à lacets. On le surprit au moment où il fermait les volets de sa boutique ; il fut saisi, traîné, piétiné, assommé. Ses fils avaient pris la fuite ; seule, sa vieille femme essaya de le défendre en frappant les agresseurs de ses lourds brace- lets d'argent. Un coup de couteau l'étendit inanimée sur le sol.

L'assommade se poursuivit dans les ruelles du Ghetto,

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