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VOYAGE EN ORIENT.

mais qu’ayant été conduites en Égypte dès l’âge de trois ou quatre ans, elles avaient oublié leur langue maternelle et qu’elles ne connaissaient plus que l’arabe.

Il arrive souvent aux fellahs de se voir réduits à un état de pauvreté si grand, qu’ils sont forcés, pour de l’argent, de placer leurs fils dans une position pire que l’esclavage ordinaire. Lorsqu’un village est requis de fournir un certain nombre de recrues, le cheik suit souvent la marche qui doit lui donner le moins de peine, c’est-à-dire qu’il prend les fils les plus riches de l’endroit. Dans ces circonstances, un père, afin de ne pas se séparer de son fils, offre à l’un des villageois pauvres vingt-cinq ou cinquante francs, afin de se procurer un remplaçant, et souvent il réussit, quoique l’amour des Égyptiens pour leurs enfants soit aussi fort que leur piété filiale, et qu’ils aient, en général, une grande horreur de les voir enrôlés. Cette horreur est poussée à un tel point, que souvent ils emploient des moyens violents pour éviter ce malheur ; par exemple, du temps de la guerre de 1834, on ne trouvait presque pas de jeunes gens bien conformés auxquels il ne manquât une ou plusieurs dents qu’on leur avait brisées pour les rendre incapables de mordre la cartouche, ou bien on leur coupait un doigt, ou on leur arrachait un œil ; il y a même eu des exemples qu’on leur crevait les deux yeux pour empêcher qu’ils ne pussent être pris et envoyés à l’armée. Des vieilles femmes et d’autres personnes se sont fait un état de parcourir les villages pour faire ces opérations aux garçons, et quelquefois les parents eux-mêmes se chargent d’être les opérateurs.

Les Fellaheen d’Égypte ne peuvent guère être favorablement notés sous le rapport de leur condition domestique et sociale, ni sous celui des mœurs. Ils ont une grande ressemblance, au point de vue le plus défavorable, avec leurs ancêtres les Bedawees, sans posséder beaucoup des vertus des habitants du désert, et, s’ils en ont quelques-unes, elles sont dégénérées. Quant aux défauts dont ils ont hérité, ils exercent souvent une influence bien funeste sur leur posi-