Page:Nerval - Voyage en Orient, II, Lévy, 1884.djvu/473

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
461
lorely.

La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que pourrions-nous, en effet, introduire en Allemagne ? Des gants de Paris ; du damassé de colon ; de la dentelle de blonde ; des cigares de la régie ; des cachemires Ternaux ? Ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons, il est vrai, la prétention d’y introduire des idées, mais cela n’est encore qu’une prétention.

Le postillon remonte à cheval, et nous repartons fièrement ; car nous jouissons d’un postillon à cheval. Et savez-vous bien, vous autres Français, nés malins, qui avez créé le Postillon de Longjumeau et le Postillon de mam’Ablou, savez-vous qu’il n’existe plus en France un seul postillon, un postillon pur sang, à l’heure qu’il est ? Chantez donc à pleine gorge : « Ah ! ah ! ah ! qu’il était beau !… » Je vous défie de me trouver des postillons, ailleurs qu’au bal Musard ou à l’Opéra-Comique. Les administrations de toutes les postes françaises se sont entendues pour dépouiller le postillon de son uniforme et le faire asseoir sur le siège. À présent, ce postillon si avenant, si fringant, si français, n’est plus qu’un mauvais paysan revêtu d’une blouse usée, qui ronfle auprès du conducteur, ou se mêle à la conversation des voyageurs de la banquette. Ainsi s’en est allé encore ce reste d’une couleur oubliée, ce dernier des costumes français, débris surnageant à peine, auquel s’étaient repris un instant la poésie et la chanson !

Le postillon de Bade, autrefois méprisé, fait cliquer son fouet et sonner ses grelots en passant devant nos diligences ; il a toujours la culotte de peau, lui, le chapeau ciré, la trompette entourée de torsades éclatantes ; malheureusement, son habit est forcément jaune, avec des revers cramoisis, ce sont les couleurs du grand-duc de Bade : d’or et de gueules. Le seul moyen d’échapper héraldiquement à ce drap jaune serait de porter du drap d’or. Le gouvernement n’a pas les moyens d’en faire les frais, toutefois, ses postillons sont encore fort présentables. Rougis de ta blouse, postillon français !… Tu n’es plus beau !