Page:Nichault Les Malheurs d un amant heureux.djvu/12

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en apprenant à connaître les autres. J’ai beaucoup regardé : c’est au lecteur à décider si j’ai bien vu ; peut-être me reprochera-t-il de lui avoir déjà trop parlé de moi ; mais ne fallait-il pas lui dire pourquoi ces mémoires lui paraîtront autant supérieurs au talent d’un valet de chambre, qu’indignes de la plume d’un auteur distingué.


II


Je menais depuis deux ans cette vie de commis subalterne, qui, par bonheur pour certains ministres, suffit souvent à l’ambition de beaucoup de gens de mérite ; et peut-être la mienne s’y fût-elle bornée, si je n’avais été témoin de l’élévation subite d’un de mes camarades : c’était un jeune homme doué de tous les avantages qui font un grand despote ou un bon maître d’hôtel. Beau, bien fait, avec l’air audacieux d’un homme capable de tout, excepté d’obéir, il ne cherchait qu’une occasion de déployer ses talents dans l’art de commander. Déjà plusieurs s’étaient offertes. Un de ses parents, employé dans l’armée, lui avait promis de lui faire obtenir le grade de sous-officier, avec l’assurance d’un prompt avancement. Loin d’être séduit par tout le brillant d’un état qui mène à la gloire, M. Philippe avait pensé qu’il menait encore plus souvent à l’hôpital ou à la mort. D’ailleurs ce métier si noble ne flattait qu’à demi sa passion dominante : le plaisir de donner quelques ordres s’y paie trop cher, par la sévérité de ceux qu’il faut recevoir, et, tout bien calculé, M. Philippe, décidé à choisir une place où l’on pût toujours commander en maître, se fit valet.

Lorsque nous le vîmes quitter les bureaux du ministère pour entrer au service de la femme d’un émigré, restée en France dans l’espoir d’y conserver les biens de sa famille à une fille unique, tous les commis se révoltèrent contre une action qui leur semblait devoir flétrir l’honneur du corps. Le plus indigné de tous était celui que le chef de division distinguait par maintes preuves de confiance, soit en lui per-