Page:Nichault Les Malheurs d un amant heureux.djvu/21

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vie ; du sein de mon obscurité, je devenais peut-être le personnage le plus important de la famille. Cette idée m’exalta si bien à mes propres yeux, que je me crus toutes les qualités qu’on me supposait. Certainement ma conduite y gagna : tant il est vrai qu’on obtient plus des hommes en leur montrant ce qu’on en espère que ce qu’on en redoute !

Le souvenir des mots obligeants de madame de Révanne me fut d’un grand secours contre l’impertinence de ses gens ; mais j’étais résigné à tout souffrir par égard pour elle. Ces faquins, encouragés par ma douceur, redoublèrent d’insultes. Alors, me rappelant les leçons de Philippe, je devins insolent avec eux ; et tout rentra dans l’ordre.

En attendant l’heure à laquelle mon jeune maître devait revenir de la chasse, je causai avec une vieille bonne qui l’avait élevé, et je m’acquis sa protection, en lui laissant dire de madame Dubreuil tout le mal possible. Je poussai même la lâcheté jusqu’à me vanter de la connaître fort peu, bien que je fusse recommandé par elle. Le procédé n’était pas noble, j’en conviens ; mais on me le pardonnera en faveur de l’usage.

Je commençais à savoir par cœur toutes les intrigues par lesquelles madame Dubreuil s’était enrichie aux dépens de sa maîtresse, lorsque nous aperçûmes au bout de la grande avenue deux jeunes gens qui descendaient de cheval.

— C’est lui, dit madame Duval, c’est Gustave ; voyez-vous le petit espiègle, il est encore avec ce démon d’Alméric, et pourtant sa mère l’a bien prié de ne plus aller avec ce mauvais sujet. Ils ont chassé ensemble, je gage ; si madame le savait ! Mais il ne s’en vantera pas. Tenez, les voilà qui se quittent ; ils nous auront aperçus à cette fenêtre, et Gustave a peur que je n’aille tout dire à madame.

— Gardez-vous-en bien, m’écriai-je ; il croirait que c’est moi qui l’ai dénoncé, et nous serions brouillés avant de nous connaître.

— Eh ! n’ayez pas peur, reprit-elle ; croyez-vous donc que je veuille faire gronder ce cher enfant ? Vraiment non, il est trop charmant ; vous allez le voir. Sans être très-grand, il est beau comme un ange ; et puis une tournure, de l’esprit, et une tendresse pour sa vieille bonne ! C’est un petit saint,