Page:Nizan - Les Chiens de garde (1932).pdf/67

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grande abondance, une suffisante ardeur, constituent le fond de la propagande bourgeoise. Elle réussit longtemps : qui donc combattra la domination des bourgeois si tout le monde est d’abord persuadé que leur pensée saura résoudre à son heure et en son lieu l’un de ces inquiétants problèmes, toujours possibles, toujours pendants ? Mais les clercs ne feront pas éternellement illusion : dans la lumière sans pitié de la terre, tous les hommes sauront que leur pensée est une pensée pauvre et une pensée vaine, qui ne peut pas produire de fruits, parce qu’elle est nécessairement une pensée lâche.[1]

Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers.

La pensée bourgeoise consiste à accepter sommairement, sans s’attacher précisément aux détails, l’essentiel des faits contre quoi les hommes s’élèvent et à les justifier et à les effacer par de hautes raisons. Tout son effort consiste à découvrir des valeurs lointaines capables de transfigurer les apparences prochaines. De les oublier, de les détruire enfin. Elle lance des nuages de raisons comme un croiseur émet un écran de fumées. Cette philosophie est la philosophie qui a toujours quelque chose à cacher. Qui doit toujours faire croire que le monde n’est point tout ce qu’il paraît être. Le naïf croit voir Sosie. Mais Sosie était un dieu. Des distinctions les tirent de tous les mauvais pas où les engageraient des questions insidieuses. Sans doute la guerre fut-elle apparemment inhumaine, sans doute put-elle à bon droit paraître injustifiable à qui juge sur ses sens :

  1. Cf. note H.