Page:Noailles - Les Éblouissements, 1907.djvu/341

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
336
EMBRASEMENT

Nuage palpitant tombé du firmament,
On voit luire la joie à toutes tes fenêtres !
Il semble que ce soit l’espace où tu pénètres,
Dont tu blesses la paix et la douce pudeur,
Qui jette ce long cri d’épouvante et d’ardeur…
Tu passes, et c’est comme une longue traînée
Des images que j’eus depuis que je suis née,
Tout mon rêve éveillé se dénoue et te suit,
Tu me prends avec toi, tu m’étires ; je suis
L’herbage transporté par tes fortes secousses.
Que tes bonds sont puissants, que tes ailes sont douces !
Miroir de la beauté des mondes, à ton flanc
Tu portes l’Archipel, le Maroc vert et blanc,
L’Égypte où l’épervier flotte en fermant une aile,
Les Iles du Bengale et leurs bois de canelle ;
C’est toi le noir chaos d’où bondit l’Univers,
Quand on te voit, l’on voit des fleuves bleus et verts,
Et quand je rêve à l’heure où la lune va naître,
Tu fais monter l’Asie au bord de ma fenêtre.
Tu passes, et mort cœur, plein de lampions sur l’eau,
Imagine les nuits luisantes de Tokio,
Tu bondis et ta brise éveille en ma mémoire
Le courant d’air joyeux et fort de la Mer Noire,
Le faîte d’un cyprès sur la lune rangé
Et les soirs turcs avec un caïque orangé…
Tu sens le vent d’Espagne et l’herbe des Siciles ;
Quand sur les pauvres morts, sur les morts immobiles,
Tu vas sifflant, soufflant comme un lourd paquebot,
Jetant tes flots brumeux aux rives des tombeaux,