Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/63

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douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion !

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse. En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques, et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité ! À la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies. Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes ; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés : physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge. C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier. Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé ; ses joues se sont amollies et tombent ; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées. Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime ! Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé, devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge ! Il m’est impossible de deviner son histoire