Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/20

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VIII
NOTICE

il exerça successivement les fonctions d’arbitre, de juge et de triumvir. Élu ensuite membre du tribunal suprême des centumvirs, il le devint bientôt du décemvirat, dignité qui fut la dernière qu’on lui conféra. L’auteur de l’Art d’aimer, s’il faut s’en rapporter à son propre témoignage, déploya dans l’exercice de ces charités des vertus et des talents qui le firent distinguer des Romains. Il se montra même si pénétré de l’importance de ses devoirs publics, qu’il refusa, dans la seule crainte de ne la pouvoir soutenir avec assez d’éclat, la dignité de sénateur, déjà bien déchue cependant, et à laquelle l’appelaient à la fois sa naissance et ses services. « J’étais ailleurs sans ambition, nous dit-il, et je n’écoutai que la voix des Muses, qui me conseillaient les doux loisirs. » Il l’écouta si bien que le charme des doux loisirs faillit l’enlever même au culte des Muses ; mais l’amour l’y rendit. « Mes jours, dit-il, s’écoulaient dans la paresse ; le lit et l’oisiveté avaient déjà énervé mon âme, lorsque le désir de plaire à une jeune beauté vint mettre un terme à ma honteuse apathie. »

Dès qu’Ovide eut pris rang parmi les poëtes, et qu’il se crut des titres à l’amitié des plus célèbres d’entre eux, il la brigua comme la plus haute faveur, « les vénérant, selon ses expressions, à l’égal des dieux, les aimant à l’égal de lui-même. » Mais il était destiné à leur survivre et à les pleurer. Il ne fit, pour ainsi dire, qu’entrevoir Virgile (Virgilium vidi tantum) ; Horace ne put applaudir qu’aux débuts de sa muse ; il ne fut pas donné à Properce et à Gallus, les premiers membres, avec Tibulle, d’une petite société littéraire formée par Ovide, et les premiers confidents de ses vers, de voir sa gloire et ses malheurs. Liés par la conformité de leurs goûts et de leurs talents, aussi bien que par le singulier rapprochement de leur âge (ils étaient nés tous deux la même année et le même jour), Ovide et Tibulle devinrent inséparables ; et quand la mort du dernier vint briser une union si tendre, Ovide composa devant le bûcher de son ami une de ses plus touchantes élégies.

Ses parents et ses amis, presque tous courtisans d’Auguste, le désignèrent bientôt à sa faveur, et le premier témoignage de distinction publique que le poëte reçut du prince fut le don d’un beau cheval, le jour d’une des revues quinquennales des chevaliers romains. Issu d’aïeux qui l’avaient tous été, il s’était lui-même trouvé dans les rangs des chevaliers, dans deux circonstances solennelles, c’est-à-dire quand cet ordre salua Octave du nom d’Auguste, et, plus tard, de celui de Père de la patrie.

Ovide s’essaya d’abord dans plusieurs genres. Il avait commencé une épopée sur la guerre des géants ; mais Virgile venait de s’emparer du sceptre de l’épopée, et Ovide abandonna la sienne. Il composa ses Héroïdes, genre, il est vrai, tout nouveau, mais non pas « inconnu avant lui » comme il l’a prétendu, car Properce en avait donné les premiers modèles dans deux de ses plus belles élégies. Il est vrai que Properce, ainsi attaqué dans sa gloire par Ovide, avait lui-même, en se disant « l’inventeur de l’élégie romaine, » attaqué celle de Catulle, qui l’avait précédé dans cette carrière. Plus tard, Ovide voudra s’illustrer dans la poésie dramatique, et s’écria dans un élan de vanité poétique : « Que la tragédie romaine me doive tout son éclat ! » Au reste il nous a mis lui-même dans le secret de ses premières irrésolutions ; une élégie de ses Amours le montre hésitant entre les muses de la Tragédie et de l’Élégie, qui se le disputent avec une chaleur proportionnée au prix de la victoire. Cette dernière l’emporte enfin ; mais la tragédie le réclamera un jour. Pour le moment, Ovide se livre donc à la poésie élégiaque, et, quoiqu’il ait pris soin de déclarer lui-même qu’elle ne lui doit pas moins que la poésie épique à Virgile, sa place est après Properce et Tibulle. Ce rang lui est assigné par Quintilien, par tous les critiques, par la voix de tous les siècles ; ce qui vaut bien l’opinion du seul Vossius, à qui il plaît d’appeler Ovide le prince de l’élégie, elegiœ princeps. Ovide a commencé la décadence chez les Latins, et si, dans ses Amours par exemple, on admire une rare facilité, une foule d’idées ingénieuses et une inépuisable variété d’expressions, le goût y relève aussi des tours forcés, la profusion des ornements, de froids jeux de mots et l’abus de l’esprit, si opposé au simple langage du cœur.

Dans les Héroïdes, mêmes qualités, mêmes défauts : Ovide ne pouvait d’ailleurs échapper à la monotonie résultant d’un fond, toujours le même, les regrets d’un amour malheureux, les reproches d’amantes abandonnées. Œnone ne pouvait se plaindre à Pâris autrement que Déjanire à Hercule, qu’Ariane à Thésée, etc., quoique le poëte ait déployé, dans l’expression de cet amour, un art infini, et l’ait quelquefois variée avec bonheur par l’emploi des plus riches fictions de la fable. Mais de là même, il naît souvent un autre défaut, l’abus d’une érudition intempestive qui refroidit le sentiment. Les Héroïdes n’offrent pas d’aussi nombreuses traces d’affectation que les Amours, mais le style en est moins pur et moins élégant, et le langage parfois trop familier qu’il prête à ses personnages sied mal à leur dignité. Il semble qu’Ovide, avec une intention d’ironie qui rappelle celle du chantre de la Pucelle, ait voulu réduire à la mesure commune des petites passions l’amour des héroïnes de l’antiquité, dont les malheurs nous apparaissent si grands à travers le voile des temps fabuleux. Par la peinture des amours des héros, il préludait, comme on l’a remarqué, à l’histoire des faiblesses des dieux, et les Héroïdes sont un essai des Métamorphoses.