Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/323

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les métamorphoses

Jupiter songe moins à témoigner son blâme ou son approbation qu’à se réjouir du malheur des enfants d’Agénor ; la haine qu’elle a conçue contre sa rivale de Tyr retombe sur sa postérité ; à son ancienne injure vient s’ajouter une injure récente : indignée que Sémélé porte dans son sein un gage de la tendresse du grand Jupiter, elle éclate en paroles amères : « Que m’est-il revenu de mes plaintes tant de fois renouvelées ? dit-elle. C’est ma rivale même que je dois attaquer ; oui, je la perdrai, si je mérite d’être appelée la puissante Junon, si ma main est digne de porter un sceptre étincelant de rubis, si je suis la reine des cieux, la sœur et la femme de Jupiter ; je suis sa sœur, au moins. Mais peut-être des plaisirs furtifs suffisent-ils à ma rivale ; peut-être n’a-t-elle fait à ma couche qu’une injure passagère. Mais non : elle conçoit ; il me manquait cet affront. Elle porte, à la face du ciel, son crime dans ses flancs ; et l’honneur d’être mère, dont je jouis à peine moi-même, elle veut le tenir de Jupiter, tant elle a de confiance dans sa beauté ! Je saurai bien tourner cette beauté contre elle. Non, je ne serai plus la fille de Saturne, si Jupiter, son amant, ne la précipite lui-même au fond du Styx ».

À ces mots, elle se lève de son trône, s’enveloppe d’un nuage doré, et descend au palais de Sémélé ; mais, avant d’écarter la nue, elle prend les traits d’une vieille femme, couvre ses tempes de cheveux blancs, sillonne sa peau de rides, courbe son corps et marche à pas tremblants ; elle emprunte aussi une voix cassée : c’est l’image fidèle de Beroë d’Épidaure, la nourrice de Sémélé. Après qu’elle eut engagé l’entretien, et que, par de longs détours, elle l’eut fait tomber sur Jupiter, elle dit en soupirant : « Je souhaite que votre amant soit Jupiter ; mais je crains tout : que de fois, sous le nom des dieux, de simples mortels ont pénétré dans de chastes couches ! D’ailleurs, il ne suffit pas qu’il soit Jupiter : demandez un gage d’amour. S’il est réellement le maître des dieux, que cette majesté et cette gloire qui l’accompagnent jusque dans les bras de la superbe Junon le suivent dans les vôtres ; qu’il y vienne dans tout l’appareil de sa grandeur ». Tels sont les avis que donne Junon à l’imprudente fille de Cadmus. Sémélé demande une grâce à Jupiter, sans la désigner. « Choisis, lui répond le dieu, tu n’éprouveras pas de refus, et, pour donner plus de poids à mes paroles, je prends à témoin le fleuve du Styx, effroi des dieux, et dieu lui-même ». Sémélé se réjouit du malheur qu’elle s’apprête ; trop puissante, hélas ! sur le cœur de son amant, et heureuse d’une faiblesse qui doit la perdre : « Montrez-vous à mes yeux, dit-elle, tel que vous voit la fille de Saturne, lorsque vous goûtez dans ses bras les plaisirs de Vénus ». Le dieu voulut étouffer la parole sur sa bouche, mais déjà elle s’était envolée dans les airs. Il gémit, car il n’est pas en son pouvoir de révoquer les souhaits de Sémélé, ni le serment qu’il vient de faire. Accablé de tristesse, il remonte dans les cieux ; au