Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/332

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les métamorphoses

pas là, nochers, les rivages que vous m’avez promis, ce n’est pas la terre que j’ai demandée ? Qu’ai-je donc fait pour mériter ce traitement ? Quelle gloire trouvez-vous à vous unir, forts de votre jeunesse et de votre nombre, pour tromper un enfant isolé ? » Cependant je pleurais, la troupe impie se rit de mes larmes et agite les flots sous les coups redoublés de la rame. Ici, j’en atteste le dieu lui-même (et il n’est pas de dieu plus puissant) mon récit est aussi vrai qu’il est peu vraisemblable ; le vaisseau s’arrête immobile au milieu des flots, comme s’il eût été à sec dans une rade. Les nautonniers surpris continuent de battre la mer avec les rames ; ils détendent les voiles et s’efforcent, par ce double secours, de mettre en mouvement le navire. Le lierre serpente autour des avirons, les embarrasse de ses nœuds flexibles, et suspend ses grappes aux voiles appesanties. Bacchus lui-même, le front couronné de raisins, agite un javelot que le pampre environne. Couchés autour de lui, simulacres terribles, apparaissent des tigres, des lynx et des panthères à la peau tachetée. Les nautonniers, soit frayeur ou vertige, s’élancent dans les flots. Médon, le premier, sent naître de sombres nageoires sur ses membres courbés et son dos s’arrondit en arc. « Quelle étrange métamorphose », lui dit Lycabas, et sa bouche s’élargit en parlant, ses narines s’étendent, et sa peau durcie se couvre d’écailles. Libys veut retourner la rame qui résiste : mais il voit ses mains se rétrécir ; déjà elles ont perdu leur forme première, ce ne sont plus que des nageoires. Un autre avance les bras vers les cordages pour les débarrasser, mais il n’a plus de bras : mutilé, il tombe dans la mer, et son corps se termine en une queue semblable à une faux ou au croissant de la lune, quand elle nous montre la moitié de son disque. Ils bondissent de tous côtés et font jaillir en abondance l’eau qui retombe en pluie : on les voit se plonger au sein des flots, puis reparaître à leur surface, et s’y plonger encore, figurer des chœurs en se jouant, et dans leurs évolutions capricieuses, aspirer l’onde et la rejeter, en soufflant, de leurs larges naseaux. De vingt nochers que portait le navire je restai seul, tremblant et glacé d’épouvante. À peine suis-je rassuré par ces paroles du dieu : « Bannis toute crainte, et vogue vers le rivage de Naxos ». Arrivé dans cette île, j’allume la flamme sur un autel, et je célèbre les mystères de Bacchus.

« J’ai longtemps prêté l’oreille à tes fallacieux discours, dit Penthée, afin de donner à ma colère le temps de s’apaiser : gardes, hâtez-vous de le saisir, qu’on l’ôte de mes yeux, et, qu’au milieu des plus cruels tourments, il descende au séjour ténébreux des morts ». Entraîné sur-le-champ, Acétès est renfermé dans une sombre prison : mais tandis qu’on prépare le fer et la flamme, terribles instruments de son supplice,