Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/341

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les métamorphoses

Ni le roseau des marais, ni l’algue stérile, ni les joncs aux dards aigus, ne troublent leur transparente limpidité. Ce lac a pour ceinture un gazon toujours frais et des herbes toujours vertes. Une nymphe l’habite ; inhabile à la chasse, on ne la voit jamais ni tendre l’arc, ni lutter de vitesse avec les hôtes des forêts ; et c’est la seule des Naïades qui soit inconnue à l’agile Diane. On raconte que souvent ses sœurs lui disaient : « Salamis, prends le javelot ou le carquois à couleurs variées, et mêle à tes loisirs les dures fatigues de la chasse ». Mais elle ne prend ni javelot ni carquois aux couleurs variées ; elle ne mêle point à ses loisirs les dures fatigues de la chasse. Tantôt elle baigne dans l’onde pure ses membres gracieux ; tantôt elle démêle ses cheveux avec le buis du Cytorus, et consulte pour se parer le miroir des eaux. Quelquefois couverte d’un voile diaphane, elle repose sur les feuilles légères ou sur le tendre gazon. Souvent elle cueille des fleurs ; elle en cueillait même par hasard au moment où elle vit le jeune berger ; en le voyant, elle désira de le posséder. Avant de l’aborder, malgré sa vive impatience, elle ajuste avec art sa parure, parcourt des yeux les plis de sa robe, et compose son visage ; elle peut enfin paraître belle. Alors elle s’avance : « Enfant, lui dit-elle, tu mérites d’être pris pour un dieu. Si tu es un dieu, tu ne peux être que Cupidon ; si tu es un mortel, heureux ceux qui t’ont donné le jour ! heureux encore et ton frère et ta sœur, si tu as une sœur, et la nourrice qui t’a donné son sein ! mais heureuse mille fois plus que tous les autres celle qui est ta compagne, ou pour qui tu daigneras allumer le flambeau de l’hymen ! Si tu l’as déjà choisie, qu’un doux larcin soit le prix de ma tendresse ; si ton choix n’est pas fait, puissé-je le fixer et partager avec toi la même couche ! » À ces mots, la Naïade se tait : l’enfant rougit ; il ignore ce que c’est que l’amour ; mais sa rougeur l’embellit encore. Elle rappelle les couleurs des fruits qui pendent aux rameaux du pommier abrité, ou celles de l’ivoire quand il est teint, ou la rougeur blanchâtre de la lune, lorsque l’airain, appelant en vain des secours, retentit dans les airs. La Nymphe implore au moins ces baisers que la sœur reçoit du frère, et déjà elle étendait les mains vers le cou d’albâtre du berger. « Cesse, ou je fuis, lui dit-il, et je te laisse seule en ces lieux ». Salmacis a frémi. « Etranger, sois libre et maître de cet asile », répondit-elle. À ces mots, elle feint de s’éloigner, et, reportant ses regards vers lui, elle se cache sous d’épaisses broussailles, fléchit le genou et s’arrête. L’enfant, avec toute l’ingénuité de son âge, persuadé qu’aucun œil ne l’observe en ces lieux solitaires, va et revient sur le gazon, plonge dans l’onde riante la plante de ses pieds, et les baigne jusqu’au talon. Bientôt, saisi par la douce tiédeur des eaux, il dépouille les voiles