Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/387

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les métamorphoses

et cependant si je ne lui prête mon appui, il sera étouffé par le souffle brûlant des taureaux, ou périra sous les coups d’ennemis semés par ses mains et enfantés par la terre, ou bien il deviendra la proie d’un dragon altéré de sang. Ah ! si je le souffre jamais, il faut qu’une tigresse m’ait donné le jour et que je porte un cœur de fer et de rocher. Ne dois-je pas aussi le voir expirer et rendre mes yeux complices de sa mort ? Ne dois-je pas exciter contre lui les taureaux et les cruels enfants de la terre, et le dragon inaccessible au sommeil ? Puissent les dieux lui réserver de meilleurs destins ! Mais ce n’est point par des prières, c’est par des actions que je dois le servir. Faut-il donc que je livre le sceptre de mon père ? irai-je assurer par mon secours le salut de je ne sais quel étranger, qui, sauvé par moi, abandonnera sans moi sa voile aux vents, et deviendra l’époux d’une autre, tandis que Médée demeurera livrée au tourment de ses regrets ? S’il est capable de cet abandon, s’il peut me préférer une rivale, qu’il périsse, l’ingrat ! Mais la beauté de son visage, la noblesse de son âme, les grâces qui brillent en lui, ne me permettent pas de craindre une perfidie ou l’oubli de mes bienfaits. Avant tout il engagera sa foi, et je le forcerai à prendre les dieux pour garants de sa parole. Pourquoi trembler quand tout te rassure ? Prépare-toi à agir, bannis tout retard ; Jason va se devoir à toi tout entier, il allumera les flambeaux d’un hymen solennel pour s’unir avec toi, et, dans les villes de la Grèce, les mères viendront en foule te saluer comme la libératrice de leurs enfants. J’abandonnerai donc et ma sœur, et mon frère, et mon père, et mes dieux, et le sol qui m’a vue naître, pour me mettre à la merci des vents ! Mais mon père est cruel, ma patrie est barbare, mon frère est encore au berceau, et ma sœur me soutient de ses vœux ; je porte dans mon sein le plus puissant des dieux ; rien n’est grand dans la destinée que je quitte, tout est grand dans celle à laquelle j’aspire : la gloire de sauver la jeunesse de la Grèce, le bonheur de connaître une contrée plus heureuse, des villes dont la renommée est parvenue jusqu’à nous, les mœurs et les arts de leurs habitants, celui de posséder le fils d’Eson, pour qui je donnerais tous les trésors de l’univers. Epouse fortunée de ce héros, je serai proclamée l’objet de la faveur des dieux, et ma tête s’élèvera jusqu’aux astres. On parle de je ne sais quels rochers qui s’avancent au milieu des flots, d’une Charybde, fatale aux navires, qui tantôt absorbe les ondes et tantôt les rejette ; d’une Scylla, monstre insatiable entouré de chiens affreux qui font retentir de leurs aboiements la mer de Sicile. Que m’importe ? Maîtresse de ce que j’aime, et pressée sur le sein de Jason, je traverserai les vastes mers : dans ses bras je serai sans crainte, ou, si je tremble, ce sera pour mon époux seul. Que parles-tu d’époux ? tu couvres ta faute d’un nom spécieux, ô Médée ; regarde plutôt quel crime tu vas commettre, et puisqu’il en est temps encore, recule devant lui ». Elle dit : le devoir, la piété et la pudeur se présentent à ses