Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/407

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les métamorphoses

sait les flancs d’un coursier éclatant de blancheur sous de riches tapis, et gouvernait sa bouche écumante, hors d’elle-même alors, la vierge était à peine maîtresse de sa raison.

« Heureux, pensait elle, le javelot qu’il saisit ! heureuses les rênes que presse sa main ! » Dans sa passion, elle brûle de porter ses pas dans les rangs ennemis, si une vierge pouvait l’oser ; elle brûle de s’élancer du haut des tours dans le camp des Gnossiens, ou d’ouvrir à l’ennemi les portes d’airain, ou d’oser plus encore, si Minos le désire. Tandis qu’assise sur la tour elle contemple les tentes du roi de Dicté, blanches comme la neige : « Dois-je me réjouir, dit-elle, ou m’affliger de cette guerre, source de tant de larmes ? Je ne sais ; je pleure, car Minos est l’ennemi de celle qui l’aime. Mais, sans cette guerre, Minos m’aurait-il jamais été connu ? Il pourrait cependant déposer les armes en me prenant pour otage ; je serais sa compagne, je serais le gage de la paix. Si celle qui t’a donné le jour, ô le plus beau des mortels, était aussi belle que toi, elle était digne du dieu qui brûla d’amour dans ses bras. Quel serait mon bonheur si, portée sur des ailes au milieu des airs, je pouvais voler dans le camp du roi de Gnosse : je me révélerais à lui, et après l’aveu de ma flamme, je lui demanderais à quel prix il voudrait m’accorder son amour. Que ses désirs respectent seulement ma patrie : périsse la couche où j’aspire plutôt que d’acheter mon bonheur par la trahison ! Et cependant, plus d’une fois la clémence d’un vainqueur miséricordieux a rendu les vaincus heureux de leur défaite. La mort de son fils est un juste motif de guerre : sa cause s’appuie sur le droit, et cette cause doit triompher, soutenue par de telles armes. Si tel est le sort réservé à notre cité, pourquoi Mars lui en ouvrirait-il les portes plutôt que mon amour ? il vaut mieux une victoire sans carnage, sans retard et sans danger pour ses jours. Je tremble, ô Minos, qu’une main imprudente ne te perce le sein ; eh ! qui serait assez cruel pour diriger à dessein contre toi sa lance meurtrière ? Oui, c’en est fait, je veux me livrer moi-même, livrer en dot ma patrie, et mettre ainsi fin à la guerre. Mais c’est peu de vouloir : la garde veille aux portes de la ville, mon père en tient les clefs. Malheureuse ! c’est lui seul que je crains, c’est lui seul qui m’arrête encore ; ah ! plût au ciel que je n’eusse plus de père ! Mais chacun doit être à soi-même son propre dieu, et la Fortune n’est sourde qu’aux prières du lâche. Déjà une autre, brûlée des mêmes feux, aurait sacrifié avec joie tout ce qu’elle eût rencontré d’obstacles à sa passion. Eh ! pourquoi une autre aurait-elle plus de courage que moi ? J’oserais me frayer une route à travers mille feux, à travers mille glaives ; ici je n’ai à craindre ni feux ni glaives : un cheveu de mon père suffit ; plus précieux pour moi que l’or, il doit assu-