Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/417

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les métamorphoses

témoins d’un sacrifice digne de vous. Je me venge, et je commets un crime : pour expier le meurtre, le meurtre est légitime ; mêlons le sang au sang, les funérailles aux funérailles, et que notre maison impie périsse dans l’abîme de ses calamités. Eh quoi ! l’heureux Œnée triompherait de la victoire de son fils, et Thestius pleurerait les siens ? Non ; je veux que leurs larmes coulent en même temps. Et vous, mânes de mes frères, ombres à peine descendues au noir séjour, mesurez l’étendue de mon sacrifice, et connaissez le prix de la victime que je vous immole ; elle est le triste gage de ma fécondité. Malheureuse ! où m’emporte une aveugle fureur ? Mes frères, pardonnez au cœur d’une mère. Mes mains se refusent au crime qu’elles étaient près de commettre : oui, mon fils a mérité la mort, mais ce n’est pas sa mère qui doit la lui donner. Il restera donc impuni ; il jouira de la vie et de sa victoire, et se faisant un nouveau triomphe de son heureux forfait, il régnera sur Calydon, pendant que vous, mes frères, vous ne serez plus qu’un peu de cendre et qu’une froide dépouille couchée dans un tombeau ? Non, je ne le souffrirai pas : qu’il périsse l’infâme, et qu’il entraîne dans la tombe les espérances de son père et le trône et la patrie. Hélas ! sont-ce là les sentiments d’une mère ? Sont-ce là les vœux qu’une mère doit au salut de son enfant, et ne l’ai-je porté dix mois dans mon sein douloureux que pour le livrer à la mort ? Plût à Dieu qu’au moment de ta naissance ta vie se fût consumée dans les flammes du fatal tison, et que je ne l’eusse pas éteint ! Tu vis par mes bienfaits, meurs aujourd’hui par ton crime ; la mort en est le juste salaire ; rends-moi la vie que je t’ai donnée deux fois, en te mettant au monde, et en retirant le tison du foyer ; ou réunis la sœur aux frères dans le même tombeau. Hélas ! je veux me venger et je ne le puis. Que résoudre ? Les blessures de mes frères viennent s’offrir à mes yeux avec l’image horrible de leurs trépas ; mais je sens aussi que je suis mère et cette pensée brise mon courage. Infortunée que je suis ! quelqu’odieux que soit votre triomphe, ô mes frères, triomphez, j’y consens, heureuse de vous suivre chez les morts, vous et la victime que je vous sacrifie ». À ces mots, elle détourne la tête, et d’une main tremblante elle jette au milieu du brasier le funeste tison. Pendant qu’il brûle, on croit l’entendre gémir et la flamme semble ne le consumer qu’à regret.

Éloigné du palais et ignorant ce qui s’y passe, Méléagre brûle du même feu : il sent ses entrailles dévorées d’une flamme invisible ; mais son courage lui fait surmonter ses cruelles douleurs. Il se plaint cependant de mourir sans gloire et sans blessure, et porte envie au trépas sanglant de l’heureux Ancée. Sa voix mourante appelle en gémissant son vieux père, son frère, ses tendres sœurs, la compagne chérie de sa couche, et peut-être même sa mère : la flamme, en redoublant d’ardeur, redouble ses tourments ; avec elle pâlit le flambeau de sa vie ; avec elle il s’éteint, et le dernier souffle du héros s’exhale