Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/455

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les métamorphoses

retardé sa mort ? La vieille insiste. Par ses cheveux blancs, par ses mamelles qu’elle découvre, ses mamelles arides, par le berceau de Myrrha, par les soins qu’elle prit de son enfance, elle l’adjure de lui confier le secret de ses douleurs. Vaines prières ! Myrrha se détourne et ne peut que gémir. La nourrice redouble d’instances. Elle lui promet plus que de la discrétion. « Parle, dit-elle, accepte mes faibles secours ! Oh ! je ne suis pas engourdie par la vieillesse. Est-ce trouble d’esprit ? je sais qui te guérira avec des paroles et des plantes. Est-ce quelque sort malin ? on te purifiera d’après les rites de la magie. Est-ce colère des dieux ? un sacrifice apaise le courroux céleste. Que penser ? La fortune nous sourit, la maison est florissante, tout va bien ; tu as encore ta mère et ton père ».

À ce nom de père, Myrrha tire un soupir du plus profond de son cœur. La nourrice ne craint pas encore un crime ; mais elle soupçonne un amour malheureux. Décidée à pénétrer ce mystère, quel qu’il soit, elle prie son enfant de lui tout révéler ; elle la soulève pleurante sur son sein flétri de vieillesse, et la pressant ainsi dans ses bras débiles : « Je comprends, dit-elle, tu aimes ; mais, va, rassure-toi, mon zèle peut te servir en cela : ton père ne s’en doutera jamais ». Myrrha s’est arrachée de ses bras ; furieuse, elle imprime ses dents sur sa couche. « Éloigne-toi, par pitié, épargne ma misère et ma honte ; n’insiste pas ; va-t’en, ou cesse, ajoute-t-elle, de me demander ce que je souffre… Ce que tu veux savoir, c’est un crime ». La vieille frissonne ; elle lui tend ses mains, ses mains que l’âge et la crainte ont rendues tremblantes ; elle tombe aux pieds de son élève, et là, suppliante, prosternée, elle implore tour à tour les caresses et les menaces. Elle saura tout, sinon elle ira tout confesser, lien fatal, projet de mort : que Myrrha lui confie son amour, elle lui promet son assistance.

Myrrha lève la tête, et les larmes dont elle est baignée inondent le sein de sa nourrice. Elle s’efforce de parler : sa voix expire. Enfin, couvrant d’un voile la rougeur de son front : « Oh ! dit-elle, que ma mère est une heureuse épouse ! » Elle s’arrête, suffoquée de sanglots. La nourrice a deviné ; dans ses membres, jusqu’au fond de ses os, pénètre le frisson de l’horreur, et sur sa tête blanchie tous ses cheveux se hérissent et se tiennent droits d’épouvante. En vain pour étouffer, s’il est possible, cet horrible amour, la vieille s’épuise en remontrances. Myrrha sent la justesse de ses conseils ; mais c’en est fait, elle mourra si elle n’a pas celui qu’elle aime. « Vivez donc, dit la nourrice, vous aurez votre… » Elle n’ose dire votre père ; elle se tait, mais elle prend les dieux à témoin de sa promesse.

C’était l’anniversaire des fêtes de Cérès, de ces fêtes solennelles où, revêtues d’habits éclatants de blancheur, les femmes portent à la déesse, en guirlandes dorées, les premiers fruits de