Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/462

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trop léger à ses yeux. Soudain, leur cou de lis disparaît sous une crinière fauve, leurs doigts s’arment de griffes recourbées, leur corps se ramasse sur lui-même, et la poitrine en supporte tout le poids ; leur queue traîne sur la poudre, qu’elle sillonne ; la fureur éclate dans leurs regards, leur voix est un rugissement sourd, leur demeure un antre sauvage ; terribles à l’homme, mais dociles à Cybèle, ils mordent de leurs dents de lion le frein qu’elle leur impose.

Fuis-les, cher Adonis, fuis avec eux toute cette race féroce qui jamais ne montre le dos au chasseur, mais qui fait toujours front à l’attaque ; fuis-les ! Crains que ta valeur ne nous soit fatale à tous deux ! »

Tels sont les conseils de Vénus. La déesse, attelant les cygnes de son char, s’élève dans les airs. Mais les conseils timides ne font que révolter la valeur ; forcé dans sa retraite, un sanglier, dont les chiens ont suivi la trace fidèle, s’apprêtait à sortir du bois, lorsqu’un dard oblique part de la main du fils de Myrrha, et le perce. Soudain, le monstre à la hure effrayante secoue le javelot teint de son sang ; furieux, il poursuit le jeune homme, lui plonge dans l’aine ses défenses tout entières, et le jette mourant sur la terre rougie.

Le char léger de Cythérée voguait dans la plaine des airs, et ses coursiers à l’aile d’albâtre n’avaient pas encore atteint les rivages de Cypre ; de loin, elle a reconnu les plaintes de son Adonis expirant ; elle dirige vers lui le vol de ses blancs oiseaux, elle descend des hauteurs du ciel, elle voit… Quel spectacle ! Adonis, glacé, qui nage dans les flots de son sang. Elle s’élance, elle arrache, elle déchire ses voiles, ses cheveux, tout, et d’une main désespérée, elle meurtrit ses appas.

« Ah ! cruels destins ! non, tout ne sera pas soumis à vos lois, dit-elle ; non, mon Adonis devra l’immortalité aux monuments de ma douleur ! Chaque année ramènera des solennités funèbres, emblèmes animés de mort et de regrets : son sang produira une fleur délicate. Quoi ! naguère Menthe, la belle Nymphe, ne s’est-elle pas vue transformée en herbe odorante par la jalouse Perséphone ; et toi, fils de Cinyre, ta métamorphose trouverait des envieux ? » Elle dit, et sa main verse un nectar embaumé sur le sang qui d’abord frémit et bouillonne. Telles, quand le ciel se fond en pluie, des bulles transparentes s’élèvent à la surface des eaux. Une heure ne s’est pas écoulée, et voici qu’une fleur naît du sang qui la colore ; on dirait la fleur de l’arbuste qui recèle une graine féconde sous l’écorce de son fruit, l’éblouissante grenade. Mais son éclat ne dure qu’un instant ; trop frêle, trop légère, elle tombe, et le vent qui lui donne son nom la détruit et la brise.