Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/89

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mes forces, je tâche de cacher cette frénésie, mais il est cependant visible, cet amour que, je veux dissimuler.

Non, je ne t’en impose point : tu connais ma blessure, tu la connais, et plût au ciel qu’elle ne fût connue que de toi ! Ah ! que de fois, près de verser des larmes, j’ai détourné la vue, de peur qu’il ne me demandât la cause de mes pleurs ! Ah ! que de fois, après avoir vidé ma coupe, j’ai raconté les amours de jeunes cœurs, en tournant, à chaque mot, mon visage vers le tien ! C’était moi que je désignais sous un nom supposé ; j’étais, si tu l’ignores, j’étais moi-même l’amant véritable. Bien plus, afin de pouvoir employer des termes plus passionnés, j’ai plus d’une fois simulé l’ivresse. La tunique flottante laissa, il m’en souvient, ton sein à découvert, et livra à mes yeux un accès vers ce sein nu, ce sein plus blanc que la neige éclatante, que le lait, et que Jupiter lorsqu’il embrassa ta mère. Tandis que je m’extasie à cette vue, l’anse arrondie de la coupe que je tenais par hasard s’échappe de mes doigts[1]. Si tu donnais à ta fille un baiser, soudain je le prenais avec bonheur sur la bouche de la pure Hermione. Tantôt mollement couché, je chantais les antiques amours ; tantôt j’empruntais au geste son mystérieux langage. J’ai osé dernièrement adresser de douces paroles à tes premières compagnes, Clymène et Ethra. Elles ne me parlèrent que de leurs craintes, et me laissèrent au milieu de mes pressantes prières.

Oh ! que les dieux, t’offrant pour prix d’une lutte solennelle, ne t’ont-ils promise à la couche du vainqueur ! Comme Hippomène emporta pour prix de la course la fille de Schoené[2], comme Hippodamie passa dans les bras d’un Phrygien, comme le fougueux Alcide brisa les cornes d’Achéloüs, quand il aspira, ô Déjanire, à tes faveurs ; mon audace eût, aux mêmes conditions, produit des hauts faits, et tu saurais être pour moi le gage d’une victoire difficile. Il ne me reste plus maintenant, belle Hélène, qu’à te supplier, qu’à embrasser tes genoux, si tu y consens. Ô toi ! l’honneur, ô toi ! aujourd’hui la gloire des deux jumeaux[3] ! Ô toi ! digne d’avoir Jupiter pour époux, si tu n’étais la fille de Jupiter ! Ou le port de Sigée me reverra avec toi mon épouse ou, exilé sur la terre de Ténare, j’y serai enseveli. Le trait n’a pas légèrement effleuré ma poitrine ; la blessure a pénétré jusqu’à mes os. C’était, je me le rappelle, une flèche céleste qui devait me percer[4] ; cette prédiction de ma sœur s’est vérifiée. Garde-toi, Hélène, de mépriser un amour qu’autorisent les destins ; et puissent, à ce prix, les dieux exaucer tes vœux !

Beaucoup de choses me viennent à la pensée ; mais pour que notre bouche en ait plus à dire, reçois-moi dans ta couche pendant le silence de la nuit. La pudeur et la crainte t’empêchent-elles de profaner

  1. Ce passage est une autre imitation de Properce qui a dit :

    Obstupuit regis facie et regalibus armis ;
    Interque oblitas excidit urna manus. (Liv, 4,v. 19 et 20.)

  2. Cet Hippoméne était fils de Mégarée et de Mérope. Son histoire a quelque analogie avec celle de Pélops. Quant à la fille de Schaené, c’est Atalante, qu’Hippomène amusa sur la route, en lui jetant des pommes d’or.
  3. Castor et Pollux étaient sortis avec Clytemnestre et Hélène, des deux œufs de Léda.
  4. On sait que Pâris périt frappé par Philoctète d’une des flèches d’Hercule.