Page:Pétrarque - Lettres de Vaucluse, trad. Develay, 1899.pdf/47

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loin[1]. Mais cette femme revient en face de moi d’un air menaçant, elle me remplit de mille terreurs et ne paraît pas encore vouloir descendre de son trône. Elle s’était jadis emparée de mon âme sans aucun artifice, mais par la simplicité de ses charmes et l’attrait d’une rare beauté. J’avais traîné pendant deux lustres[2] ma lourde chaine, la tête courbée, en m’indignant qu’une femme ait pu me tenir dans un pareil servage pendant tant d’années. Consumé par une langueur secrète, j’étais devenu tout autre ; la flamme s’était glissée doucement jusqu’au fond de mes entrailles, je désirais mourir et mes membres desséchés me soutenaient à peine. Enfin l’amour de la liberté s’empara du cœur d’un malheureux amant ; je résolus de tuer dans mon âme cette passion hostile et je fis de violents efforts pour rompre mon joug. C'était une tâche difficile que de chasser une maîtresse du logis qu’elle occupait depuis dix ans et d’attaquer un ennemi puissant avec des forces épuisées. J’essayai cependant, Dieu lui-même me vint en aide ; il me permit de dé-

  1. Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade en 1325, et morte à Avignon en 1348.
  2. 1327-1337.