Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/121

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S. Augustin. Elles sont pourtant bien visibles ; mais ravi de leur beauté, tu crois que ce sont non des chaînes, mais des trésors ; et pour employer la même comparaison, tu ressembles à quelqu’un qui, ayant les mains et les pieds retenus par des chaînes d’or, regarderait l’or avec plaisir et ne verrait point les entraves. Toi aussi maintenant, les yeux fascinés, tu vois tes liens ; mais, ô aveuglement ! tu es charmé des chaînes qui t’entraînent à la mort, et, ce qu’il y a de plus triste, tu t’en glorifies.

Pétrarque. Quelles sont ces chaînes dont vous parlez ?

S. Augustin. L’amour et la gloire.

Pétrarque. Grands dieux ! qu’entends-je ? Vous appelez cela des chaînes, et vous les secoueriez, si je vous laissais faire ?

S. Augustin. Je le prétends, mais je doute du succès. Tous les autres liens qui t’enchaînaient étaient plus fragiles et moins agréables : aussi tu m’as aidé à les rompre. Ceux-ci, au contraire, plaisent en nuisant et illusionnent par un faux semblant de beauté : ils exigent donc plus d’efforts, car tu résisteras comme si je voulais te dépouiller des plus grands biens ; néanmoins j’essayerai.

Pétrarque. Que vous ai-je donc fait pour que vous vouliez m’enlever les plus belles passions et condamner à des ténèbres perpétuelles la plus sereine partie de mon âme ?

S. Augustin. Ah ! malheureux, as-tu