Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/139

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S. Augustin. Je ne demande pas un calcul si exact. Dis-moi plutôt, quand est-ce que tu as vu cette femme pour la première fois ?

Pétrarque. Ah ! je ne l’oublierai jamais.

S. Augustin. Rapproche donc les époques.

Pétrarque. En vérité, sa rencontre et mon écart coïncident.

S. Augustin. C’est ce que je voulais savoir. Tu as été stupéfait sans doute, et tes yeux ont été éblouis d’un éclat inaccoutumé. On dit en effet que la stupeur est le premier symptôme de l’amour ; aussi lit-on dans un poète qui a le sentiment de la nature : Au premier aspect, la Phénicienne Didon fut stupéfaite ; puis il ajoute : Didon brûle d’amour[1]. Quoique tout ce récit, comme tu le sais très bien, soit fabuleux, le poète, en le composant, a observé l’ordre de la nature. Après avoir été frappé de stupeur à sa rencontre, si tu as préféré dévier à gauche, c’est que ce chemin te paraissait plus incliné et plus large, car celui de droite est étroit et escarpé. Tu as donc craint la peine. Mais cette femme si célèbre, que tu représentes comme ton guide infaillible, pourquoi ne t’a-t-elle pas dirigé en haut, hésitant et tremblant, et, comme l’on fait pour les autres aveugles, ne t’a-t-elle pas tenu par la main en t’indiquant où il fallait marcher ?

Pétrarque. Elle l’a fait tant qu’elle a pu.

  1. Virgile, Énéide, I, 613-713.