Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/140

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


A-t-elle fait autre chose en effet, quand sans se laisser émouvoir par mes prières, ni vaincre par mes caresses, elle garda son honneur de femme, et, malgré son âge et le mien, malgré mille circonstances qui auraient dû fléchir un cœur d’airain, elle resta ferme et inexpugnable. Oui, cette âme féminine m’avertissait des devoirs de l’homme, et, pour garder la chasteté, elle faisait en sorte, comme dit Sénèque, qu’il ne me manquât ni un exemple, ni un reproche[1]. À la fin, quand elle vit que j’avais brisé mes rênes, et que je courais à l’abîme, elle aima mieux me lâcher que me suivre.

S. Augustin. Tu as donc eu parfois des convoitises honteuses, ce que tu niais tout à l’heure. Mais c’est la folie ordinaire des amants, ou, pour mieux dire, des déments. On peut leur dire à tous avec raison : Je ne veux pas, je veux ; je veux, je ne veux pas[2]. Vous ne savez pas, vous autres, ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas !

Pétrarque. Je suis tombé dans le piège sans m’en douter. Si autrefois peut-être j’ai eu d’autres pensées, l’amour et l’âge en sont la cause : maintenant je sais ce que je veux et ce que je désire, et j’ai enfin raffermi mon âme chancelante. Elle, au contraire, est restée ferme dans sa volonté et toujours la même. Plus je comprends cette constance d’une femme, plus je l’admire ; et si j’ai quelquefois regretté sa résolution,

  1. Des Bienfaits, VII, 8.
  2. Térence, Phormion, 949.