Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/15

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luxure ne t’embrase-t-elle pas ? » se fait-il dire par saint Augustin. « De feux si violents parfois, répond-il, que je regrette bien de ne pas être né insensible. J’aimerais mieux être une pierre inerte que d’être tourmenté par tant d’aiguillons de la chair[1]. » Et ailleurs, en parlant des révoltes des sens, il se compare à un cavalier qu’emporte un cheval fougueux.

Fière d’un amant qui la rendait célèbre par toute la terre, Laure sut, pendant vingt et un ans, attiser sa flamme. Peut-être en la satisfaisant l’eût-elle éteinte. C’est à sa résistance que l’on doit ces immortels sonnets qui sont autant de médailles commémoratives des mille incidents de la passion qu’elle inspira. Rebuté par sa maîtresse, Pétrarque tomba dans une mélancolie profonde. Il en dépeint ainsi les effets : « Dans presque tous les maux dont je souffre, il se mêle une certaine douceur, quoique fausse ; mais dans cette tristesse tout est âpre, lugubre, effroyable : la route est toujours ouverte au désespoir, et tout pousse au suicide les âmes malheureuses. Ajoutez que les autres passions me livrent des assauts fréquents, mais courts et momentanés, tandis que ce fléau me saisit parfois si fortement qu’il m’enlace et me torture des journées et des nuits entières. Pendant ce temps, je ne jouis plus de la lumière, je ne vis plus, je suis comme plongé dans la nuit du Tartare, et j’endure la mort la plus cruelle ; mais, ce que l’on peut appeler le comble des misères, je me repais tellement de mes larmes et de mes souffrances avec un plaisir amer que c’est malgré moi qu’on m’en arrache[2]. »

  1. Mon Secret, dialogue II.
  2. Mon Secret, dialogue II.