Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/108

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dualisme. Le premier moment était la révolte courageuse et confiante de l’individu qui se flattait de dominer la société et de la façonner suivant son rêve. Le second est le sentiment de l’inutilité de l’effort. C’est, en face des contraintes et des fatalités sociales, une résignation forcée, mêlée malgré tout d’une hostilité, irréductible. L’individualisme est l’éternel vaincu, jamais dompté. C’est l’Esprit de Révolte si admirablement symbolisé par Leconte de Lisle dans son Caïn et dans son Satan.

D’abord, Caïn jette à la face de Dieu son cri de révolte :

Pourquoi rôder toujours par les ombres sacrées,
Haletant comme un loup des bois jusqu’au matin ?
Vers la limpidité du Paradis lointain
Pourquoi tendre toujours tes lèvres altérées ?
Courbe la face, esclave, et subis ton destin.

Rentre dans le néant, ver de terre ! qu’importe
Ta révolte inutile à Celui qui peut tout ?
Le feu se rit de l’eau qui murmure et qui bout ;
Le vent n’écoute pas gémir la feuille morte.
Prie et prosterne-toi. — Je resterai debout !

Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte,
Glorifier l’opprobre, adorer le tourment,
Et payer le repos par l’avilissement ;
Jahveh peut bénir dans leur fange et leur honte
L’épouvante qui flatte et la haine qui ment.

Je resterai debout ! Et du soir à l’aurore,
Et de l’aube à la nuit, jamais je ne tairai
L’infatigable cri d’un cœur désespéré !
La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore.
Écrase-moi, sinon, jamais je ne ploierai !