Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/127

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moralisme, l’anarchisme est un dogmatisme social. Il est une « cause », au sens que Stirner donne à ce mot. Autre chose est une « cause », autre chose une simple attitude d’âme individuelle. Une cause implique une adhésion commune à une idée, une croyance partagée et un dévoûment à cette croyance. Tel n’est pas l’individualisme. L’individualisme est antidogmatique et peu enclin au prosélytisme. Il prendrait volontiers pour devise le mot de Stirner : « Je n’ai mis ma cause en rien. » Le véritable individualiste ne cherche pas à communiquer aux autres sa propre sensation de la vie et de la société. À quoi bon ? Omne individuum ineffabile. Persuadé de la diversité des tempéraments et de l’inutilité d’une règle unique, il disait volontiers avec David Thoreau : « Je ne voudrais pas pour tout le monde que quelqu’un adoptât ma façon de vivre : car, sans compter qu’avant qu’il l’ait bien apprise, j’en aurai peut-être découvert une autre, — je voudrais qu’il y eût au monde autant de personnes différentes que possible ; mais je voudrais que chacun prit bien soin de suivre son chemin à lui et non pas celui de son père, de sa mère ou de son voisin. » L’individualiste sait qu’il y a des tempéraments réfractaires à l’individualisme et qu’il serait ridicule de vouloir les convaincre. Aux yeux d’un penseur épris de solitude et d’indépendance, d’un méditatif, d’un pur adepte de la vie intérieure comme Vigny, la vie sociale et ses agitations apparaissent comme quelque chose de factice, de truqué, d’exclusif de tout sentiment