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LA SENSIBILITÉ INDIVIDUALISTE.

vague, anonyme, extérieur à l’individu ; autre chose est l’amitié, lien sympathique entre deux individus que rapprochent d’intimes affinités de sensibilité ou d’intellectualité.

Il y a dans toute société quelque chose d’imposé et d’artificiel. Qu’elle soit accidentelle ou permanente, et quelles que soient les causes qui lui ont donné naissance (intérêt, contrainte, coutume, tradition, éducation, etc.), une société est un milieu intellectuel et moral qui s’impose à l’individu et qui exerce plus ou moins despotiquement son action sur lui. Une société, quelle qu’elle soit, tient peu de compte de la spontanéité de l’individu et la traite même en ennemie. L’amitié est au contraire un sentiment essentiellement spontané. Qu’elle se noue d’un choc et par une sorte de coup de foudre, comme l’amitié de Montaigne et de La Boétie, ou qu’elle se forme lentement sous l’action du temps et de l’absence, par une sorte de cristallisation analogue à celle qui se trouve décrite dans les premières pages de Dominique, l’amitié semble jaillir du fond même des êtres qu’elle unit. « D’un germe imperceptible, d’un lien inaperçu, d’un adieu, monsieur, qui ne devait pas avoir de lendemain, elle (l’absence) compose avec des riens, en les tissant je ne sais comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos senti-