Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/36

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qu’une conjonction d’étoiles s’opérait sur ma tête ; que ce n’était pas vainement qu’à cette heure, en cet endroit réservé, trois êtres qui s’étaient manqués jusque-là et qui sans doute ne devaient jamais se retrouver ensemble, resserraient leur cercle autour de moi. Quel changement s’introduisit par cette venue de Mme R… ! Oh ! ce qu’on se disait continua d’être bien simple et en apparence affectueux. Pour moi, en qui toutes vibrations aboutissaient, il m’était clair que les deux premières âmes de sœurs s’éloignèrent avec un frémissement de colombes blessées sitôt que la troisième survint ; que cette troisième se sentit à la gêne aussi et tremblante, quoique légèrement agressive ; il me parut que la pieuse union du concert ébauché fit place à une discordance, à un tiraillement pénible et que nous nous mîmes, tous les quatre, à palpiter et à saigner[1]. » À vrai dire, ces subtiles nuances de sentiment n’appartiennent pas en propre à l’amitié ; elles peuvent être engendrées par d’autres sentiments, l’amour par exemple ; elles sont si complexes que tous les sentiments et toutes les puissances de l’âme semblent y entrer. Quoi qu’il en soit, il est certain que l’amitié présente un type accompli et fréquent de ces intimes communications spirituelles.

Ces caractères : spontanéité, liberté, intimité profonde, font de l’amitié un sentiment essentiellement individualiste. — Individualiste, l’amitié l’est en ce

  1. Sainte-Beuve, Volupté, p. 267.