Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/58

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Il y a une jouissance d’une espèce particulière dans ces états complexes d’une sensibilité passionnée qui se moque ou fait semblant de se moquer d’elle-même. Il y a là aussi une source d’inspiration à laquelle ont puisé les grands artistes de la Douleur, un Heine par exemple. L’ironie peut avoir ainsi un double aspect selon que domine en elle l’une ou l’autre des deux puissances en lutte : l’intelligence ou la sensibilité. L’ironie est la fille passionnée de la douleur ; mais elle est aussi la fille altière de la froide intelligence. Elle unit en elle deux climats opposés de l’âme. Heine la compare à du champagne glacé, parce que, sous son apparence glaciale, elle recèle l’essence la plus brûlante et la plus capiteuse.

Ce n’est pas seulement entre l’intelligence et la sensibilité que peuvent surgir ces conflits qui engendrent l’ironie. Il peut aussi se produire des déchirements au sein de la sensibilité elle-même entre plusieurs instincts opposés. L’évolution de la vie est une lutte perpétuelle entre nos instincts. En nous voisinent des aspirations, des sympathies et des antipathies, des amours et des haines qui cherchent à s’étouffer. En particulier, l’instinct individualiste cherche à tuer en nous l’instinct social, et vice versa. Vous êtes dans un de ces moments où le contact avec les hérissons humains dont parle Schopenhauer vous replie sur vous-même. Votre bonne volonté d’animal social s’est butée à pas mal de sottises, de vilenies