Page:Palante - La Sensibilité individualiste, Alcan, 1909.djvu/72

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va de soi, directement opposé à ce rationalisme, que Schopenhauer appelait philistinisme hégélien, qui croit à la vertu de l’idée et qui attend de l’avenir le règne de la Logique dans le monde. Au regard de ce rationalisme humanitaire et moralisant, l’ironie est chose foncièrement immorale. En effet, le but politique et social de ce rationalisme est de former par l’éducation des âmes nullement douteuses, nullement nuancées, nullement ironistes ou sceptiques, mais au contraire des âmes tout d’une pièce, foncièrement dogmatiques et philistines, toutes prêtes à entrer dans les cadres des majorités compactes. Contrairement à ce rationalisme, l’ironisme est dominé par le sentiment de ce qu’il y a de contingent, de hasardeux, d’alogique dans l’évolution humaine, par l’idée de la faillibilité de la raison ratiocinante, à prétentions dogmatiques. À cette raison, l’ironisme oppose ce que Nietzsche appelle la « grande raison », c’est-à-dire le dictamen de la physiologie, le vœu du tempérament individuel, où plongent les humbles origines de nos idées les plus éthérées et de nos certitudes les plus rationalistes et qui se fait un jeu, au moment où nous nous y attendons le moins, de contrecarrer notre sagesse orgueilleuse.

L’ironie représente, comme on le voit, l’antithèse de l’attitude rationaliste. Elles est différente également de l’attitude critique, qui, comme l’a montré Stirner, n’est qu’une variété de rationalisme. Elle est une attitude essentiellement esthétique. L’ironie, en effet, ne se propose aucun but étranger à elle-même,