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LE ROMAN DES QUATRE

— Personne ne t’a parlé de cela.

— Puisque tu ne veux pas que je monte avec toi.

— C’est parce que j’ai une mission importante à te confier.

— Encore !

— Tu n’es bon qu’à cela.

— Est-ce une mission ou une commission ?

— Elzébert, tu te permets de faire de l’esprit, ça ne te va pas. Le contraste est trop grand avec ta figure de croque-mort. Tu vas aller me chercher… nous chercher une bonne bouteille de… scotch, cognac… je te laisse le choix, mais n’apporte pas de tord-boyaux. Ce soir, avant de nous coucher, nous allons célébrer notre retour au pays des ancêtres. Va… cours… vole… et nous reviens…

Toujours impassible, Elzébert, de sa démarche nerveuse, partit à la recherche du nectar moderne, pendant que la calèche se mit en branle. Le Château était illuminé. Il était près de dix heures du soir. Sur la terrasse les promeneurs se retiraient groupe par groupe. Il ne restait plus que quelques rares personnes. L’air était frais, un air de fin mai. Paul Durand admira ce monument dont l’architecture lui plaisait et où il aurait aimé vivre. Son tempérament d’aventurier s’y serait donné libre carrière. Il aimait l’action, la vie tourmentée, les risques. Quand il pénétra dans la Rotonde, deux « bell boys » portant ses colis derrière lui, il attira immédiatement tous les regards. Cela fit accentuer le sourire de ses lèvres. Ces badauds l’amusaient et il éprouvait une satisfaction d’être le point de mire de tous les hôtes. Il aurait voulu savoir ce qu’on pensait de lui. Descendant l’escalier du fond, deux jolies femmes, jeunes et élégantes, l’observèrent un instant : l’une se cacha sa figure dans son éventail pour esquisser un sourire moqueur. Durand vit le manège. Cela le blessa un peu : mais il prit le parti de regarder les jeunes femmes en face, droit dans les yeux, pour leur signifier qu’elles ne l’intimidaient aucunement. Sous ce regard direct, elles baissèrent la vue et continuèrent leur route en silence.

— Une chambre simple ? demanda le commis.

— Je veux une suite parmi les plus belles que vous ayez. Une suite avec chambre de bain, deux chambres à coucher et un vivoir.

— Je ne sais pas si nous en avons.

Paul sortit son portefeuille et retira deux billets de banque de cent dollars chacun.

— Je vais payer d’avance pour la semaine.

Le commis lui indiqua le numéro de son appartement.

Paul poursuivit :

— Il va venir quelqu’un tout à l’heure pour moi, un grand gaillard vêtu comme je suis. C’est mon associé. Vous le ferez monter à ma chambre. Parmi vos « guests » y a-t-il un… comment son nom ? Attendez… Mac Johnson… Non ! MacPherson… Oui, c’est cela Monsieur MacPherson, de New-York ?

Après avoir consulté la liste des visiteurs, le commis lui répondit affirmativement.

— Bien. Avertissez-le que demain midi je le recevrai à dîner chez moi ; vous m’enverrez le garçon vers onze heures et demie que je commande mon dîner.

Toujours suivi de ses deux « bells boys » qui portaient ses bagages, Durand se dirigea vers l’ascenseur. Son appartement donnait sur la Terrasse et le fleuve. La vue devait y être magnifique dans la journée. Ce soir, l’on n’y distinguait que les lumières de Lévis, et le reflet sur l’eau des traversiers illuminés.

En arrivant, Paul se mit à son aise. Il enleva ses lourdes bottes, qu’il remplaça par des chaussettes en cuir d’orignal, dégrafa sa chemise, sonna, se fit monter une boîte de cigares et quelques bouteilles d’eau de seltz, s’installa dans un fauteuil moelleux, les pieds allongés sur une chaise, alluma un cigare et rêva.

Il lui vint une sensation d’ennui à la pensée de se retrouver derechef au milieu de la foule, dans la cité où la vie sans entraves de la grande nature ferait place à toute une série de conventions dont il serait l’esclave. Il regretta ses lacs, ses bois, ses plaines et ses montagnes. Il regretta la compagnie des hommes frustes et parfois brutaux qu’il était accoutumé de rencontrer. Il regretta les expéditions lointaines, etc., etc…

Mais bientôt, sous l’empire du confort moderne, il se laissa glisser à une sorte de torpeur somnolente.

Il songea à Jeannette, la frêle Jeannette, aperçue durant une heure à peine et qui lui avait causé une impression si forte. Sous son écorce fruste, il cachait une âme sensible, un cœur bon qui n’avait jamais battu bien fort. Les seuls sentiments dont il eût fait l’expérience à part l’amour filial étaient des sentiments d’amitié. Jamais il n’avait connu la douceur d’une affection de femme, ni ne s’était soucié de la connaître. Il avait bien eu durant ses années de prime jeunesse et aux cours de ses randonnées par le pays, quelques