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LE ROMAN DES QUATRE

mentané. Je restai près d’une heure à réfléchir, je repassai en mon esprit toutes les phases à moi connues de l’affaire Lafond, je soupesai tous les faits rapportés. Allons, me dis-je, voici un homme que l’on rapporte comme mort et cependant il serait encore vivant. Mouton a vu son cadavre et Mouton était son compagnon depuis plusieurs mois, il est vrai que Mouton est un ivrogne et que, de son propre aveu, il s’était enivré le matin même de l’accident ou du crime. Et si Lafond est vivant, comment admettre que l’on ait réussi à le soustraire aux recherches de l’armée de chercheurs lancée à sa poursuite ? Toute la plausibilité de la séquestration de Lafond repose sur le fait de la mine qu’il aurait découverte ; mais le ministère des Mines déclare qu’aucun permis minier n’a été pris au nom de Lafond et peut-on imaginer que l’homme instruit et intelligent qu’était Lafond ait découvert une mine et ne l’ait pas piquetée ? Non toute cette affaire ne peut-être qu’une fumisterie monumentale. Et cependant Jeannette Chevrier déclare avoir reconnu son fiancé ! Ne serait-ce pas plutôt ? Mais oui, c’est bien cela… « Et, comme un éclair, la vérité se fit jour en ma pauvre tête. Mais oui, c’était simple ! Je comprenais maintenant pourquoi on m’avait recommandé avec tant de sollicitude d’entourer ma demande d’incorporation de tant de mystère…

Dès ce moment je sentis pénétrer en mon âme ce calme serein que donne la solution obtenue, j’avais cessé de marcher à l’aveugle et ma coopération aux projets de mes clients n’en serait que plus efficace.

En quelques instants ma résolution fut prise. Je fis téléphoner à Maître Labrosse, le célèbre criminaliste montréalais, retenant ses services. Le fameux avocat se rendit immédiatement à ma requête et un quart d’heure plus tard, j’étais en conférence avec lui. À une heure, je comparaissais devant le juge. Sur ma demande, mon défenseur soumettait que je ne refusais pas de donner les informations demandées ; mais, comme il me faudrait pour cela violer le secret professionnel, je désirais demander l’autorisation du Conseil de la Chambre des Notaires. C’était obtenir un délai de six jours pour le moins.

Ma requête fut accordée par le Président du tribunal et je fus remis en liberté sous cautionnement conjoint de trois de mes confrères.


VII


Il était près de sept heures quand je revins à mon bureau. Mon voisin de campagne, le Dentiste Chartier, m’y attendait.

— Bonjour, Notaire, comme vous voyez, je suis devenu votre garçon de bureau. Vers six heures, il est venu un Monsieur. Après vous avoir attendu une dizaine de minutes, il est reparti en laissant cette enveloppe pour vous.

Je m’empressai d’ouvrir la missive :

« Bien cher Notaire :

Je viens de prendre livraison de ma charte. Elle est arrivée par le courrier de quatre heures. Comme vous n’étiez pas là, je me suis permis d’ouvrir l’enveloppe et de l’apporter. Veuillez trouver ci-inclus une somme de mille dollars, nouvelles arrhes sur vos honoraires.

Bien à vous,
Votre Compagnon de Pêche ».

— Elle est forte celle-là, comment ce Monsieur pouvait-il se trouver juste au moment où cette lettre m’arrivait ?

— Nouveau désagrément, Notaire ?

— Loin de là, mille piastres qui me tombent du ciel.

— Mais alors, c’est pour le mieux. J’ai appris dans quelle situation pénible vous vous trouvez et j’ai pensé que la présence d’un ami sincère ne vous serait pas désagréable.

— La présence d’un ami est toujours agréable, Docteur ; mais quant à la situation pénible dont vous parlez, je vous avoue très franchement qu’elle n’existe plus pour moi, depuis cet après-midi, je vois clair en l’affaire et j’ai la certitude absolue que tout se dénouera de la manière la plus simple du monde.

— Alors, je puis sans crainte vous montrer les journaux de ce soir, le Monde et la Nation ont chacun un « scope » aujourd’hui sur l’affaire Lafond.

— Vraiment ?

— Mais oui. Dans le « Monde » il y a la confession complète du nommé Philéas, arrêté pour ivrognerie et port d’arme et qui, pour obtenir la clémence du tribunal, a fait des aveux complets.

— Et que dit-il ?

— Il raconte comment, depuis six mois, il est au service du pseudo banquier Morin, alias Landry, il raconte les attentats commis sur la personne de Mademoiselle Chevrier, rue Cadieux, sa participation à l’ar-