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LES CAPRICES DU CŒUR

riait franchement aux histoires que lui contait ce dernier.

Lucien les aborda.

— Monsieur Voisin, lui dit-il, de plus en plus hors de lui, si vous ne voulez pas un scandale, je vous prie de cesser ce petit manège…

— Vous ne m’empêcherez pas de causer avec Mlle Lambert. Qui êtes-vous pour elle ?

— Son fiancé.

Cela fut dit d’un ton qui n’admettait aucune réplique.

— Puisqu’il est votre fiancé, Mademoiselle… et il se retira.

— Monsieur Noël, vos façons vis à vis de moi sont un peu cavalières. D’abord, vous n’êtes pas mon fiancé…

— Si vous le voulez, je le serai dès ce soir…

— Non ! Allez-vous en ! Je ne veux plus jamais vous voir.

— Hortense ! Prenez garde !…

Mais elle avait déjà disparu.

Il essaya de la rejoindre, de l’attirer à part et de lui expliquer, en lui ouvrant son cœur, que s’il était jaloux, c’est parce qu’il l’aimait d’un amour tellement entier, tellement exclusif…

Elle refusa de l’écouter, obstinément.

De guerre lasse, il abandonna la partie. Il demanda son chapeau et sans saluer personne, quitta la réunion.

Il était énervé, presque malade. De la nuit, il ne put fermer l’œil. Il se roula dans son lit.

Le matin lui apporta un peu de calme. Épuisé par cette longue insomnie, il s’endormit vers sept heures d’un sommeil de brute, un sommeil de plomb, qui fatigue presque autant qu’une longue veille.


XVIII


Les jours suivants, il n’eut guère le temps de songer à cette soirée ni de se remémorer les souvenirs plutôt tristes et désagréables qui en naissaient.

Sa nouvelle entreprise, l’installation d’une imprimerie gigantesque absorbaient toute son énergie.

Ce lui fut une diversion salutaire.

Tout le jour, il passait son temps à son nouveau local, surveillant les ouvriers et les mécaniciens.

Une presse rotative, de plusieurs milliers de dollars, était déjà installée. Quelques linotypes bourdonnaient le jour de leur bruit saccadé et rythmique.

De nombreux typographes se disputaient la besogne. Il fallait alimenter cela : Démarches sur démarches pour obtenir des contrats d’impression, embauchement de solliciteurs, visites à la banque pour financer les différents paiements sur toutes ces choses, et en plus son journal à administrer, c’était plus qu’il n’en fallait pour utiliser toutes ses minutes. Il téléphona à Hortense quelques soirs où il était très fatigué. Chaque fois elle était engagée. Les visites et les sorties qu’il se proposait de faire n’eurent pas lieu. Cette vie bourdonnante d’activité l’affaiblit. Son système nerveux commença à se détraquer. La tension continuelle de son esprit l’épuisait chaque jour davantage.

Il s’aperçut alors qu’il avait entrepris au-delà de ses capacités.

Les obligations étaient lourdes à rencontrer. Il y parvenait cependant grâce aux dividendes qu’il touchait comme actionnaire dans le merger dont Faubert était l’âme dirigeante.

Un jour pourtant, il dut demander du délai lors de l’échéance d’un billet élevé.

Le gérant de la banque où il faisait affaire refusa de renouveler le billet.

Il écrivit à la compagnie de machinerie. Le gérant lui fit répondre qu’à moins de règlement immédiat, il ferait saisir la monotype.

Noël se désespéra d’abord. Puis la confiance qu’il avait en Faubert dirigea ses pas au bureau de ce dernier.

Tout ce que celui-ci put faire, fut d’endosser le billet. Pris lui-même entre deux feux, ayant à lutter contre un complot financier ourdi contre lui, il n’avait pas l’argent disponible pour aider son ami. Tous ses capitaux étaient engagés dans une lutte dont l’issue était des plus problématique d’autant plus que ses récentes tactiques lui avaient créé un nombre considérable d’ennemis.

Muni de l’endossement précieux d’un homme aussi puissant et en qui il avait une confiance illimitée, Noël, joyeux, ragaillardi, se présenta devant le gérant de la banque, sûr maintenant, que tout irait bien.

Le gérant examina la signature.