Page:Paquin - Les caprices du coeur, 1927.djvu/43

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
41
LES CAPRICES DU CŒUR

— Je te l’ai dit. Tu as trop entrepris. Mais il ne faut pas te décourager pour cela. Tout va s’arranger avec le temps… Il n’y a qu’à liquider une partie de tes machineries, garder le strict nécessaire pour commencer. Ton journal est prospère… Tu prendras vite le dessus et ensuite tu pourras agrandir ton imprimerie… À propos j’ai rencontré Hortense tantôt avec Gilbert Voisin.

Lucien tourna vers son ami un œil terne. Sa face devint exsangue… Il se leva, alla pour parler, balbutia. Ses bras lui battirent comme des ailes d’oiseaux et il s’affaissa sur le parquet, inconscient.


XIX


Il dut garder le lit près de trois semaines. Les premiers jours, le délire ne cessa de faire divaguer son cerveau. Les médecins n’osèrent se prononcer ni ne surent diagnostiquer son cas. Les mêmes phrases incohérentes lui revenaient à la bouche.

Parfois, il se levait sur son séant et, les yeux hagards, la face blême, il récitait des tirades, sans suite, sans signification. Sa voix devenait lyrique. Il s’exaltait dans un rêve de folie et de grandeur.

« Je les éclipserai tous, clamait-il, tous, tous. Je serai le soleil, ils seront la lune et les planètes et ils graviteront autour de mon astre »… inlassablement.

Ses gardiens le forçaient à se coucher. Sa sœur s’approchait de lui essayant de l’apaiser.

— Voyons Lucien ! Calme-toi ! Tu me reconnais… Germaine.

Il se redressait à nouveau.

— Ah ! Oui ! Tu es Elle… Elle, Elle toujours. Crevez-lui les yeux. Je ne veux plus les voir ses yeux… Versez dans sa bouche du plomb fondu, je ne veux plus entendre sa voix…

Les yeux se convulsaient dans l’orbite.

— Non. Laissez-la venir… Oui, Hortense, c’est moi Lucien… Tu ne l’aimes pas…. C’est moi que tu aimes. Ils ne me les enlèveront pas mes machines… Tu es là toi qui monte la garde de ma boutique… C’est à toi, cela tu sais… Puis la voix vibrante :

— Chassez-le ! Chassez-le ! Non, ils ne danseront pas ensemble ! Chassez-les, tous… Balayez… Arrosez… Arrière. Non ! Laissez-là, elle, elle seule… C’est pour elle, tout cela. Et c’est pour elle que je deviendrai l’Empereur… Le Roi du Papier est mort lui aussi… Ce n’est pas vrai Hortense…

Et il tendait désespérément les mains vers quelqu’un d’invisible.

— Approche près de moi ! Plus près… Encore plus près. Pose ton oreille sur mon front. Entends-tu ? Il y a quelqu’un au dedans qui abat les arbres… Donne-moi ta main que je la serre dans la mienne… Je t’aime…

Épuisé, il retombait comme inanimé dans le lit. Sa barbe faisait tache sur la blancheur des oreillers. Et il s’endormait tranquillement pour se réveiller quelques heures plus tard et recommencer les mêmes crises.

Elles allèrent diminuant. Bientôt le calme vint, qui l’assomma. Il dormit vingt-quatre heures et se réveilla, lucide comme si rien n’était survenu. Il ne se souvenait de rien.

Le médecin l’examina à nouveau, trouva que ce n’était pas grave. Il avait souffert d’un affaiblissement du système nerveux qui, trop secoué, avait produit cette crise spasmodique.

Tout ce qu’il lui fallait, c’était du repos.

Une grande lassitude était en lui. Grâce aux soins constants de Germaine, qui l’aimait presque maternellement et qui lui avait consacré un culte, il put recouvrer graduellement ses forces perdues.

Mainville venait le voir souvent.

Quand il fut assez bien et qu’il eut repris connaissance, Noël demanda à Mainville, comment allaient ses affaires.

— Ne te tracasse pas pour rien. Tout va bien. J’ai pris l’administration de ton entreprise durant ta maladie. Tout est réglé… J’ai diminué tes obligations en te débarrassant d’un surplus de machineries, que tu n’aurais jamais pu utiliser, et qui t’auraient demandé une main-d’œuvre trop nombreuse et trop coûteuse. J’ai obtenu un délai. Tout va pour le mieux et quand tu pourras reprendre ta besogne tu verras que tout marche sur des roulettes.

Pour toute réponse, le malade serra la main de son ami :

— Et Hortense ? As-tu eu de ses nouvelles ?

— Oui, elle est venue voir ta sœur. Elle a passé une journée à ton chevet et même une nuit.