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LES CAPRICES DU CŒUR

Il traversait une crise. La surprise, l’émotion, l’indignation, la colère étaient tellement fortes en lui, qu’elles ne pouvaient se traduire à l’extérieur. Il était calme, imperturbablement calme, mais de ce calme qui présage les tempêtes les plus violentes.

Sa sœur qui l’observait durant sa lecture se méprit sur la fixité et la rigidité de ses traits. Elle en conclut que les nouvelles étaient bonnes ou que Lucien ne nourrissait plus envers la jeune fille les mêmes sentiments qu’autrefois.

Il regarda sa montre.

— Je serai une journée absent, dit-il, sans que rien dans sa voix ne le trahit…

— Sois prudent, pas d’extravagance. Tu n’es pas encore fort.

— Ne crains rien pour moi.

Comme un automate, il se dirigea à pieds vers la gare Viger.

Il ne vivait plus. Il végétait.

Il n’éprouvait aucune souffrance.

La coupe était épuisée.

Il acheta son billet, s’installa sur une banquette, regarda quelques instants par la fenêtre, et finalement s’assoupit. Il était comme assommé. Il s’éveilla au bout d’une demi-heure. Ses membres étaient lourds, sa tête pesante. Il était ivre comme s’il avait absorbé une grande quantité de vin capiteux.

Qu’allait-il faire à Québec ?

Il allait la voir. C’est tout ce qu’il savait.

Bientôt son calme se changea graduellement en agitation. Il commença par se ronger les ongles. Il changea de fauteuil une couple de fois… puis il se rendit dans le fumoir… Il alluma une cigarette, en tira quelques bouffées et d’un geste brusque et sec, l’envoya dans le crachoir. Il alluma une autre et recommença le même manège… puis une autre… puis une autre…

Le contenu de son étui y passa.

Le trajet lui parut long… interminable. Sa nervosité augmentait. Ne sachant plus que faire, il alla au buffet. Il se commanda à diner… mais ne put toucher aux plats qui s’offraient à son appétit.

Il se versa un verre de vin, le vida d’un trait… Il s’en vida un autre… en but une gorgée. Il laissa sa bouteille à moitié pleine sur la table, les plats auxquels il n’avait pas touché, solda la note et retourna au fumoir. Des commis voyageurs se contaient des histoires facétieuses.

Il envia leur sort… Eux pouvaient rire !

Un dégoût de l’humanité surgit en lui. Il eut la sensation d’avoir la bouche pleine de cendres…

Il retourna à son fauteuil, acheta un journal, essaya de s’y absorber et finalement, fatigué, reposa quelque peu…

Le train entra en gare !

Enfin, pensa-t-il.

Il songea que tantôt il la reverrait. Ses genoux claquèrent, sa gorge se serra…

Si elle n’allait pas être chez elle !

Non ! il valait mieux ne pas penser à cela… Elle y serait !

C’était impossible qu’elle n’y soit pas.

Il regarda l’heure ! L’horloge de la gare marquait sept heures.

Il héla un taxi.

— Grande Allée No


XX


— Mademoiselle Lambert, demanda le visiteur à la bonne qui lui vint ouvrir.

— Si vous voulez entrer. Elle achève de diner…

Lucien pénétra dans le salon qu’il connaissait déjà et où il avait éprouvé les plus grandes joies de sa vie.

Il s’assit sur le divan, le même où pour la première fois, il lui avait confié tout l’amour débordant qui remplissait son cœur. Il revit la jeune fille assise près de lui. Il la revit s’offrant à son amour, amenant sur ses lèvres, l’aveu qu’il cherchait à retenir. Il revécut dans toute son intensité, la minute divine où elle avait avoué à son tour qu’elle l’aimait. Il éprouva sur ses lèvres la sensation des lèvres chaudes, charnues et sensuelles et il en reçut une impression de brûlure.

Son cœur se serrait… Ses tempes étaient martelées par une armée innombrable de minuscules forgerons qui y battaient une marche endiablée.

Lui, tambourinant sur ses genoux, de ses doigts. Au bout de quelques minutes, elle apparut vêtue de la même toilette d’organdi mauve qu’elle avait ce soir-là, soir unique dans sa vie, et dont jamais, il ne pourra effacer le souvenir.

— Mon pauvre Lucien, dit-elle en l’apercevant, comme il se levait pour aller vers